En Libye, une nouvelle crise politique secoue le sommet de l’État à Tripoli. Le chef du Conseil présidentiel, Mohammed el Menfi, et le Premier ministre sortant, Abdelhamid Dbeibeh, s’affrontent ouvertement. Le motif immédiat : la nomination des ambassadeurs et du chef de la diplomatie. Mais derrière ce différend institutionnel se joue une lutte de pouvoir plus profonde, symptomatique d’un pays bloqué depuis des années.
Le 19 avril, Menfi a adressé une lettre officielle à Dbeibeh pour lui rappeler que la désignation des ambassadeurs relève du seul Conseil présidentiel, et non du ministère des Affaires étrangères. Il exige du Premier ministre qu’il soumette un candidat officiel pour ce poste, conformément aux règles en vigueur. Menfi annonce également la suspension du chargé actuel du ministère des Affaires étrangères ainsi que toutes ses décisions, notamment celles touchant aux questions souveraines. Un bras de fer direct est engagé.
Ce poste de ministre des Affaires étrangères est vacant depuis l’été 2023. Il était alors occupé par Najla el Mangoush, limogée après sa rencontre avec son homologue israélien à Rome, qui avait provoqué un tollé en Libye. Depuis, un simple chargé de mission assure l’intérim, nommé par Dbeibeh. Cette vacance prolongée illustre l’incapacité des institutions à s’entendre sur les postes régaliens, symptôme d’un exécutif fragmenté et d’un accord politique de 2021 trop flou sur la répartition des prérogatives.
Ces tensions interviennent alors qu’un plan américain circule pour tenter de réunifier l’exécutif libyen, actuellement disputé entre deux gouvernements parallèles. Selon des fuites récentes, l’envoyé spécial américain pour l’Afrique, Masaad Boulos, proposerait qu’un des fils du maréchal Khalifa Haftar prenne la tête du Conseil présidentiel, en échange du maintien de Dbeibeh comme Premier ministre d’un gouvernement unifié. Ce scénario, s’il se confirmait, redessinerait profondément l’équilibre des pouvoirs à Tripoli et raviverait les soupçons de marchandage politique.
Plusieurs analystes et chefs de partis libyens pointent du doigt l’accord politique de 2021. Son imprécision sur les missions respectives du Conseil présidentiel et du gouvernement a ouvert la porte à des interprétations contradictoires et à des luttes d’influence chroniques. Menfi et Dbeibeh, officiellement alliés contre les institutions parallèles de l’Est, en sont aujourd’hui à s’affronter ouvertement sur la scène internationale, affaiblissant un peu plus la légitimité de l’exécutif tripolitain.
En suspendant les décisions du chargé des Affaires étrangères, Menfi envoie un signal clair à la communauté internationale : il entend reprendre la main sur la diplomatie libyenne. Une manière aussi de contrer Dbeibeh, qui cherche à conserver son influence sur les nominations stratégiques. Dans un pays où les ambassades et les postes souverains sont des leviers de pouvoir essentiels, ce bras de fer n’est pas qu’institutionnel. Il révèle la fragilité persistante d’une transition qui n’en finit pas de piétiner.



