Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, vient de livrer un diagnostic sans complaisance sur les conditions réelles de l’investissement sur le continent. Dans un entretien récent, le fondateur du groupe Dangote balaie les discours convenus : la domination chinoise n’est pas le fruit du hasard, le risque numéro un n’est pas économique mais politique, et l’Afrique ne sera prise au sérieux que le jour où ses propres fils miseront sur elle.
Loin des généralités, Dangote pointe des évidences trop souvent tues. La Chine, explique t il, n’a pas « conquis » l’Afrique par ruse ou par dumping, mais par une présence constante et une mise en risque assumée, là où les Occidentaux se sont contentés de promesses. Sur le terrain, l’instabilité politique et l’inconstance des politiques publiques pèsent plus lourd que l’inflation ou la concurrence. Selon lui, un investisseur peut survivre à des marges serrées, mais rarement à un changement brutal de régulation ou à une guerre civile.
Cette parole a d’autant plus de poids qu’elle émane d’un homme qui a bâti un empire dans dix sept pays africains, de la cimenterie à la plus grande raffinerie de pétrole à train unique au monde. Historiquement, les capitaux étrangers ont privilégié l’extraction de matières premières sans tisser de liens industriels durables. Les gouvernements africains, eux, ont souvent courtisé les investisseurs internationaux en négligeant leurs propres entrepreneurs. Dangote renverse cette logique : tant que les élites locales placeront leurs avoirs à l’étranger plutôt que dans leur économie, la défiance extérieure restera légitime.
L’avenir, selon Dangote, n’est pas celui d’un continent unique à haut risque, mais d’une mosaïque de pays aux trajectoires distinctes. Il cite nommément le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Rwanda, l’Éthiopie, la Tanzanie, ou encore la Guinée avec le mégaprojet minier de Rio Tinto à 20 milliards de dollars. À ses yeux, l’appétit étranger revient, mais il demeurera fragile tant que les investisseurs domestiques ne montreront pas l’exemple. La vraie bascule viendra d’une confiance intérieure, pas d’un saupoudrage d’aides ou de prêts.
Interrogé sur ce qui l’a poussé à achever sa raffinerie malgré les déboires techniques et financiers, Dangote utilise une analogie frappante : celle du nageur pris par la houle au milieu de l’océan. Revenir en arrière est aussi périlleux qu’avancer. Alors on continue. « Si nous avions su ce que nous construisions vraiment, j’aurais eu peur », admet il. Cette honnêteté crue résume sa philosophie : en Afrique, l’audace ne consiste pas à ignorer le risque, mais à accepter de le traverser sans certitude.
Le message le plus politique de Dangote s’adresse aux siens. Pourquoi, s’interroge t il, les Africains riches placent ils leur argent à Dubaï, à Londres ou à Genève plutôt que dans des usines à Lagos ou Nairobi ? Cette défiance intérieure, dit il, intrigue et rebute les investisseurs mondiaux. Avant de réclamer des capitaux étrangers, les Africains doivent prouver qu’ils croient les premiers en leur propre marché. C’est une mise en garde brutale, mais aussi une feuille de route : la souveraineté économique commence par des bilans locaux engagés.



