Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a reçu lundi 8 juin à Rabat le Secrétaire général adjoint de l’ONU aux opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix. Une visite officielle qui, sous des airs de routine diplomatique, confirme en réalité l’ascension silencieuse mais constante du Maroc dans l’architecture onusienne de la sécurité internationale. Au cœur des échanges : la contribution du Royaume aux missions de maintien de la paix, mais aussi, en toile de fond, les grandes réformes que l’ONU peine à faire avaler à ses États membres.
Rabat ne se contente plus d’envoyer des casques bleus. Selon la version officielle marocaine, le Royaume s’appuie sur une « vision royale stratégique » initiée dès 1960. Aujourd’hui neuvième contributeur mondial en troupes, le Maroc préside pour 2026 la Commission de consolidation de la paix (PBC) et coordonne, au sein du Mouvement des non-alignés, les questions liées au maintien de la paix. Ces positions ne sont pas anodines. Elles traduisent une double stratégie : accumulation de capital diplomatique et affirmation d’une voix africaine modérée, mais influente, dans les instances où les grands puissances peinent à s’entendre.
Cette visite s’inscrit dans une période charnière pour les opérations de paix. Le Secrétaire général de l’ONU a lancé « ONU 80 », un vaste chantier de rationalisation administrative, couplé à une révision stratégique globale de l’architecture de paix et de sécurité. L’objectif affiché est clair : restaurer la primauté du politique dans la gestion des conflits, après des décennies de missions coûteuses, parfois inefficaces, voire contre-productives. C’est dans ce creuset réformateur que le Maroc tente de peser, fort de son expérience terrain et de sa crédibilité auprès des pays du Sud.
Les prochains mois diront si ce positionnement marocain débouche sur des responsabilités opérationnelles accrues. La présidence de la PBC offre une tribune, mais peu de moyens. La coordination du NAM, elle, reste un label politique. Le vrai test viendra de la capacité de Rabat à influencer les réformes structurelles, notamment la réduction de certaines missions ou la fusion d’autres. À l’heure où l’ONU cherche à moins déployer pour mieux agir, le Maroc pourrait devenir un intermédiaire incontournable entre les bailleurs occidentaux et les pays hôtes africains, à condition de dépasser le simple registre de la déclaration d’intention.
L’entretien entre Bourita et Lacroix a également permis d’aborder des dossiers sensibles que les communiqués officiels passent sous silence. La révision des mandats en République démocratique du Congo, au Mali ou au Soudan du Sud intéresse directement Rabat, dont les contingents sont déployés sur plusieurs de ces théâtres. Par ailleurs, le Maroc cherche à faire reconnaître son rôle dans la prévention des conflits, un volet souvent négligé par rapport au déploiement militaire. Mais une ombre subsiste : l’absence de résolution claire sur le Sahara occidental, où le MINURSO reste sous-financé et politiquement bloqué, rappelle que la crédibilité de Rabat sur la scène onusienne a aussi ses limites.
Des sources proches des négociations confient que Lacroix a insisté sur la nécessité d’une plus grande mutualisation des moyens entre pays contributeurs africains. Le Maroc, qui forme régulièrement des contingents d’autres nations, pourrait jouer les États pivots. Mais cette ambition se heurte à une réalité : l’ONU paie mal et tard, et les armées africaines, y compris marocaine, sont de plus en plus réticentes à engager leurs soldats dans des missions sans perspective de sortie claire. La discussion de Rabat n’est donc pas qu’une photo de courtoisie. C’est un test de vérité entre les promesses de réforme et les réalités du terrain.



