Le Diwan de l’émir du Qatar a annoncé, dimanche 12 juillet, le décès de l’ancien souverain, le cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, à l’âge de 74 ans. Règne de 1995 à 2013, il avait volontairement cédé le pouvoir à son fils Tamim, une rareté dans la région. La télévision officielle a interrompu ses programmes pour diffuser un communiqué solennel, saluant « une grande perte pour la nation ». Aucune cause précise du décès n’a été communiquée, mais l’état de santé du cheikh s’était fragilisé ces dernières années.
Arrivé au pouvoir en juin 1995 par un coup de palais sans effusion de sang contre son père, Hamad ben Khalifa a immédiatement impulsé une rupture avec la gestion conservatrice de ses prédécesseurs. Sous son règne, le Qatar a cessé d’être une simple périphérie pétrolière pour se muer en laboratoire géopolitique et économique. Il a parié sur le gaz naturel liquéfié, transformant ce petit émirat en premier exportateur mondial de la ressource. Parallèlement, il a fondé Al Jazeera en 1996, offrant à la péninsule arabique une voix médiatique indépendante, souvent iconoclaste, qui allait bousculer les monarques voisins autant qu’elle séduirait les opinions arabes.
Famille régnante depuis le milieu du XIXe siècle, les Al-Thani ont toujours cultivé une habileté politique exceptionnelle. En 1971, lors de l’indépendance après le protectorat britannique, Doha a choisi de ne pas rejoindre la fédération des Émirats arabes unis, affirmant sa singularité. Pendant des décennies, le Qatar fut un acteur discret, vivant sous l’ombre de l’Arabie saoudite. Hamad ben Khalifa change la donne : il ouvre le pays aux investissements étrangers, modernise l’administration, et ose une diplomatie d’équilibriste, accueillant à la fois des bases américaines et des dirigeants islamistes. Cette double posture, risquée, lui vaudra des tensions régulières avec ses voisins, mais aussi une influence démesurée pour un État de 11 437 km².
La succession, rodée depuis 2013, ne pose pas de problème de transition immédiate. L’émir Tamim, 46 ans, est déjà aux affaires et a consolidé son autorité, notamment lors du blocus imposé par ses voisins entre 2017 et 2021. Pourtant, la disparition du père fondateur ouvre une parenthèse : le nouveau règne pourra-t-il maintenir le double équilibre entre ouverture économique et rigueur conservatrice, entre alignement américain et dialogue avec les franges politiques les plus contestées du Moyen Orient ? L’ombre de Hamad était encore protectrice, surtout face aux turbulences de la région. Désormais, Tamim devra incarner seul cette vision, alors que le gaz demeure un levier puissant, mais que la concurrence internationale s’aiguise.
L’héritage du cheikh dépasse largement les infrastructures et les milliards de barils. Il a aussi fait du Qatar un hub culturel et sportif, avec le rachat du Paris-Saint-Germain en 2011, qui allait asseoir l’image glamour du pays en Occident. Ce soft power, parfois critiqué pour son opulence, a néanmoins permis à l’émirat d’occuper une place singulière dans l’imaginaire collectif, de la Ligue des champions aux expositions d’art contemporain. Reste que pour ses 340 000 citoyens, le père de la modernisation restera celui qui a donné un sens à leur petite nation, la sortant de la torpeur pour la propulser au rang d’acteur incontournable des équilibres régionaux.
Homme de contrastes, Hamad ben Khalifa n’a jamais craint les paradoxes : ultraconservateur sur le plan sociétal, il a pourtant bousculé les codes diplomatiques en dialoguant avec Israël, les talibans ou le Hamas. Cette audace a fait de lui un personnage clivant, adoré par les uns, redouté par les autres. Mais au Qatar, rares sont ceux qui contestent son bilan : en moins de vingt ans, il a fait passer le PIB par habitant parmi les plus élevés du monde et offert à ses sujets une stabilité rare dans une région en ébullition. Sa disparition tourne une page, mais l’empreinte qu’il laisse, elle, ne s’effacera pas de sitôt.



