L’opposant camerounais Issa Tchiroma Bakary, réfugié en Gambie depuis novembre 2025, a annoncé avoir déposé deux plaintes pénales devant les autorités judiciaires suisses pour « massacres et actes de répression » commis après la présidentielle contestée du 12 octobre 2025. Saisies sur le fondement du principe de compétence universelle, ces poursuites visent à établir la responsabilité de hauts responsables du régime de Yaoundé dans les violences ayant émaillé la contestation des résultats. L’ancien ministre, qui se présente comme le « président élu », n’a pas attendu l’issue d’une procédure similaire engagée en France le 12 juin 2026 pour élargir son offensive judiciaire sur la scène internationale.
Les deux plaintes, adressées au ministère public de la Confédération helvétique près le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone, ciblent distinctement des auteurs présumés. L’une vise nommément Anicet Ekane, figure identifiée par l’opposant comme un acteur clé de la répression ; l’autre concerne l’ensemble des victimes de la crise post-électorale, dont le nombre et l’identité précise restent à documenter. Dans son communiqué, Issa Tchiroma dénonce également la poursuite des arrestations et des intimidations contre des militants et responsables de l’opposition, citant les cas de Jacques Bertrand Mang et du maire Joseph-Espoir Biyong, qu’il présente comme des prisonniers d’opinion victimes de poursuites à caractère politique.
Ce recours en Suisse s’inscrit dans une stratégie judiciaire transnationale que l’exilé camerounais ne cache pas. Il affirme que d’autres plaintes sont en préparation dans des États parties aux conventions internationales contre la torture et les disparitions forcées, multipliant ainsi les fronts pour contourner l’immunité dont bénéficient de facto les dirigeants camerounais sur leur sol. Le choix de la Suisse n’est pas anodin : Issa Tchiroma argue que le président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, y séjournerait régulièrement, ce qui, selon lui, donnerait une portée concrète à l’action judiciaire. Cette annonce survient huit mois après une élection dont la régularité a été contestée par une partie de l’opposition et de la société civile, et dont les lendemains ont été marqués par une répression sévère dans plusieurs quartiers sensibles de Yaoundé et Douala.
La suite du processus dépendra de la recevabilité que les juges suisses accorderont à ces plaintes, conditionnée par la démonstration de l’épuisement des voies de recours internes camerounaises, ou de leur ineffectivité manifeste. Si la procédure aboutit, elle pourrait déboucher sur l’ouverture d’une enquête préliminaire, voire sur des mandats d’arrêt internationaux, même si le chemin est long et semé d’obstacles diplomatiques. En attendant, le gouvernement camerounais, qui n’avait pas réagi au moment de la publication, devrait vraisemblablement opposer l’exception de souveraineté et dénoncer une instrumentalisation politique de la justice étrangère, comme il l’a déjà fait par le passé face à des tentatives similaires devant la Cour pénale internationale.
En choisissant la Suisse après la France, Issa Tchiroma Bakary ne se contente pas d’une démarche symbolique : il cherche à créer un effet domino juridique qui obligerait les autorités camerounaises à multiplier les démentis et justifications sur la scène internationale. Cette méthode, qui mise sur l’effet de surprise et la médiatisation, vise aussi à maintenir la pression sur un pouvoir qui, malgré la répression, n’a pas réussi à éteindre les contestations. L’exil politique en Gambie, pays membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), offre à l’opposant une base arrière relativement sûre, mais elle le coupe partiellement de ses bases militantes locales, ce qui pose la question de sa représentativité et de sa capacité à animer une opposition unie sur le terrain.
La compétence universelle, bien que consacrée par plusieurs traités ratifiés par la Suisse, reste une arme à double tranchant : rarement mise en œuvre pour des faits non qualifiés de crimes contre l’humanité ou de génocide, elle se heurte à des exigences probatoires très élevées. Les plaintes de M. Tchiroma devront fournir des éléments suffisamment précis sur les ordres donnés et l’identité des exécutants pour éviter un classement sans suite. Par ailleurs, la Suisse, État non membre de l’Union européenne mais très attentif à ses relations diplomatiques avec l’Afrique centrale, pourrait être tentée de privilégier une solution politique discrète plutôt qu’une confrontation judiciaire ouverte. Quoi qu’il en soit, cette initiative relance le débat sur l’impunité des élites africaines et sur la responsabilité des pays tiers, souvent silencieux face aux violations des droits humains perpétrées par des régimes alliés.



