L’Afrique du Nord n’a jamais autant dépensé pour sa défense. En 2025, l’Algérie et le Maroc ont consacré ensemble 31,7 milliards de dollars à leur armée, soit un niveau record qui place le Maghreb au rang des régions les plus militarisées du monde. Derrière ces chiffres bruts se cache une rivalité stratégique exacerbée, alimentée par la Russie et les États‑Unis, qui fournissent chacun l’un des deux camps en avions de combat dernier cri.
L’Algérie, avec 25,4 milliards de dollars, mène la danse. Son budget militaire a augmenté de 11 % en un an, représentant 8,8 % du PIB et près du quart des dépenses publiques. À titre de comparaison, seule l’Ukraine en guerre fait mieux, et Alger dépense proportionnellement plus qu’Israël. Le Maroc, plus modeste mais très actif, a porté son effort à 6,3 milliards de dollars (3,5 % du PIB), soit le double du budget de l’Afrique du Sud et le triple de celui du Nigeria, deux économies pourtant plus vastes.
Cette flambée militaire est fille de l’instabilité chronique issue de l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011. Alger, qui partage une longue frontière orientale avec l’ancien État libyen effondré, a vu dans le chaos sahélien une menace existentielle. Rabat, lui, ne désarme pas face au conflit gelé du Sahara occidental. Derrière cette rivalité, deux parrains : Moscou, qui équipe l’Algérie de Su‑34M, de Su‑57E et de chars T‑90, et Washington, qui modernise les F‑16 marocains et a déjà ouvert la porte à des ventes de F‑35 ou d’AH‑64E Apache.
La dynamique actuelle ne montre aucun signe d’essoufflement. L’Algérie, dopée à la rente gazière et pétrolière, pourrait accélérer ses livraisons russes dès que la guerre en Ukraine le permettra. Le Maroc, sans hydrocarbures mais fort d’une économie diversifiée et de l’accord d’Abraham avec Israël, continuera de pousser Washington pour obtenir des systèmes toujours plus sophistiqués. Le risque est clair : une escalade par procuration entre grandes puissances, sur un terrain déjà fissuré par les contentieux territoriaux et les trafics transfrontaliers.
Le fossé énergétique entre les deux pays est pourtant trompeur. L’Algérie dépense grâce à son pétrole, mais cette manne est volatile. Le Maroc, lui, joue la carte de l’industrie et des mines : phosphate (dont il détient l’essentiel des réserves mondiales), or et cuivre. En 2026, Rabat a lancé un vaste appel d’offres sur 13 000 kilomètres carrés. Cette assise économique plus large pourrait, à long terme, soutenir un effort militaire constant, là où Alger reste tributaire des cours des hydrocarbures.
Cette compétition n’a rien d’une simple vitrine technologique. Elle renforce la militarisation des frontières, alimente une logique de « zéro confiance » entre deux voisins qui ne s’échangent quasiment plus rien, et détourne des milliards qui pourraient servir à l’emploi des jeunes ou à l’adaptation climatique. Les capitales occidentales applaudissent leur fournisseur attitré, mais aucune n’a intérêt à voir le Maghreb flamber. Le paradoxe est là : en armant chaque camp, Paris, Washington et Moscou contribuent à la stabilité à très court terme… et préparent peut‑être la prochaine crise.



