Ce mardi 30 juin, l’Afrique du Sud retient son souffle. Un ultimatum lancé par des organisations anti-immigration, en dehors de tout cadre légal, exige le départ des étrangers sans-papiers du territoire. Dans un pays déjà marqué par une vague xénophobe qui a fait quatre morts et 25 000 déplacés en quelques semaines, la journée s’annonce sous haute tension. Les autorités, redoutant des débordements massifs, ont déployé un dispositif sécuritaire sans précédent pour tenter d’éviter le chaos.
L’incertitude règne. Personne ne sait avec certitude si les rues s’embraseront ou si la pression sécuritaire suffira à contenir les manifestants. Pourtant, les signaux sont alarmants. Les affiches de March and March, l’un des groupes moteurs de la mobilisation, proclament certes « armes interdites », mais aussi « jusqu’à la victoire », laissant planer une menace ambiguë. Les commerces tenus par des étrangers, notamment à Durban et Johannesburg, ont reçu pour consigne de baisser leurs rideaux. Même les ressortissants en règle préfèrent se mettre à l’abri, témoignant d’une psychose générale qui paralyse déjà l’activité économique de quartiers entiers.
Cette flambée xénophobe s’inscrit dans une histoire sud-africaine jalonnée de violences contre les migrants, souvent utilisés comme boucs émissaires des maux sociaux : chômage endémique, inégalités criantes et défaillances de l’État. Mais le gouvernement garde en mémoire le traumatisme de juillet 2021, lorsque des manifestations contre l’incarcération de Jacob Zuma avaient dégénéré en émeutes meurtrières, faisant plus de 350 morts. Cette fois-ci, les autorités entendent ne pas être prises au dépourvu. La mémoire de ce fiasco sécuritaire pèse lourd dans la stratégie actuelle, où la surpuissance policière apparaît comme la seule réponse crédible face à une colère populiste difficile à canaliser.
Les prochaines heures seront décisives. Le déploiement massif de policiers, appuyé par des compagnies privées, des drones et des hélicoptères, vise à dissuader tout passage à l’acte. L’armée reste en alerte pour intervenir en cas de débordement des forces de l’ordre. Mais ce dispositif, aussi impressionnant soit-il, ne résout pas la question de fond : la gestion des migrations et l’intégration des populations étrangères dans un tissu social sud-africain fracturé. Si la journée passe sans heurts majeurs, le soulagement ne sera que provisoire. La xénophobie, elle, ne disparaîtra pas avec un coup de filet sécuritaire.
Dans ce climat de peur, le gouvernement a pris des mesures préventives symboliques. Le site de rapatriement volontaire de Durban, installé sur un parking désaffecté, a été déplacé à plus de 1 000 kilomètres vers le nord, éloignant ainsi les candidats au départ des lieux de rassemblement annoncés. Une manière de désamorcer les tensions en soustrayant les cibles potentielles aux regards hostiles. Mais pour les sans-papiers restés sur place, l’angoisse est à son comble. Certains, comme le pasteur Raphael Bahebwa qui supervise un campement de réfugiés devant le ministère de l’Intérieur, affichent une résignation tragique : « On n’a plus peur de la mort. Si on meurt, au moins le monde saura. » Une déclaration qui en dit long sur l’abandon ressenti par ceux qui attendaient une protection légale qui tarde à venir.
Au-delà des manifestants et des forces de l’ordre, ce sont des milliers de commerçants, de chauffeurs et de familles qui vivent cette journée comme un siège. Le discours officiel promet la sécurité, mais la réalité du terrain est celle d’une défiance généralisée. Les organisations anti-immigration, bien que marginales sur le plan politique, bénéficient d’une caisse de résonance sociale inquiétante, alimentée par des années de discours populistes et de carences étatiques. En l’absence de réponse politique structurelle, l’Afrique du Sud reste prisonnière d’un cycle de violences périodiques, où l’étranger paie chaque fois le prix d’une colère que l’État ne parvient pas à transformer en projet collectif. La journée du 30 juin ne sera qu’un épisode de plus, à moins qu’elle ne devienne le déclic d’une prise de conscience nationale longtemps différée.



