Le Congrès américain vient de franchir un cap décisif dans la guerre d’influence que se livrent Washington et Pékin autour des ressources stratégiques africaines. La Chambre des représentants a adopté le 8 juin le DOMINANCE Act, un texte bipartisan qui transforme en architecture légale permanente des mécanismes jusqu’ici dépendants de la seule volonté présidentielle. L’Afrique, qui concentre près de 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques, est la cible implicite de ce nouvel arsenal.
Porté par la républicaine Young Kim et le démocrate Ami Bera, le DOMINANCE Act codifie le Forum on Resource Geostrategic Engagement (FORGE), successeur du Minerals Security Partnership, qui associe déjà la RDC, la Zambie ou le Maroc. Il crée également un Bureau de la sécurité énergétique et de la diplomatie au Département d’État, et impose une formation obligatoire aux diplomates postés dans les pays producteurs. L’innovation majeure réside dans les « Energy Security Pacts », des accords bilatéraux de dix ans mobilisant la DFC, l’agence fédérale de financement, ainsi que la banque publique EXIM et l’USTDA.
Cette offensive législative intervient alors que la Chine verrouille depuis deux décennies les chaînes de valeur des minéraux critiques africains. Selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, les seules banques publiques chinoises ont émis 24,9 milliards de dollars de prêts miniers liés aux Nouvelles routes de la soie au premier semestre 2025, tandis que les entreprises chinoises ont consacré plus de dix milliards à l’acquisition d’actifs miniers en 2023 et 2024. Face à cette masse, les engagements américains restent modestes, à l’exception notable du corridor ferroviaire de Lobito et d’un prêt de 553 millions de dollars annoncé fin 2025.
Le DOMINANCE Act n’a pas vocation à combler mécaniquement cet écart. Son plafond de 150 millions de dollars par an pour l’assistance directe le démontre assez. Son pari repose sur l’effet de levier : l’argent public doit catalyser des capitaux privés, à l’image du consortium Orion qui a pris des parts dans deux mines congolaises de cuivre et de cobalt avec Glencore. La loi offre aux investisseurs une visibilité inédite sur dix ans, mais tout dépendra des lois de finances annuelles du Congrès. Un pacte signé survivrait probablement à une alternance politique à Washington, sans garantie que les décaissements suivent le même rythme.
Pour les gouvernements africains, le texte livre des clés concrètes. Il institue un guichet unique là où il fallait auparavant jongler entre plusieurs interlocuteurs américains. Un État producteur peut même soumettre directement des propositions non sollicitées. En contrepartie, l’assistance américaine devra être exonérée de toute taxation par le pays hôte, et les objectifs des pactes sont explicitement définis en fonction des vulnérabilités d’approvisionnement des États-Unis et de l’accès des entreprises américaines aux gisements. Le FORGE devra par ailleurs dissuader les ventes d’actifs miniers à des entités jugées hostiles, la Chine étant clairement visée.
Après les investissements massifs chinois, le Global Gateway européen et le partenariat en cours entre Bruxelles et Washington, les États-Unis se dotent d’un outil juridique taillé pour le long terme. La question essentielle reste celle de la traduction concrète pour les projets africains : délais d’exécution, montants réellement décaissés, transferts de technologies et bénéfices locaux. Les pays producteurs africains ne pèseront dans ces négociations que s’ils bâtissent des stratégies aussi cohérentes que celles de leurs partenaires. À défaut, ces opportunités s’évanouiront aussi vite qu’elles sont apparues, sans laisser de prospérité durable aux populations.



