L’Union africaine a franchi un cap décisif en matière de santé publique. À l’issue de la 20ᵉ Session extraordinaire de la Conférence de l’UA, tenue à Accra les 21 et 22 juillet, le président en exercice, Évariste Ndayishimiye, a appelé les États membres à construire une souveraineté sanitaire durable. L’heure n’est plus aux vœux pieux, mais à une prise en main effective des destinées sanitaires du continent, par la production locale, le financement endogène et une gouvernance irréprochable. La déclaration adoptée par les chefs d’État réaffirme un engagement ferme en faveur de la justice sanitaire, de l’équité et de la couverture universelle, sans pour autant occulter l’ampleur des défis.
Le président burundais a insisté sur le développement de la fabrication locale de médicaments et de produits médicaux, condition sine qua non pour réduire la dépendance chronique du continent aux importations. Deuxième levier : la mobilisation accrue des ressources nationales et de mécanismes innovants de financement, afin de sortir de la logique des bailleurs de fonds souvent assortie de conditionnalités. Troisième axe : l’amélioration de la gouvernance et de la redevabilité dans les systèmes de santé, un point sensible alors que les détournements et les inefficacités administratives grevent encore trop de programmes. Les États membres se sont également engagés à accélérer la lutte contre le sida, la tuberculose, les maladies non transmissibles et les pathologies tropicales négligées, tout en renforçant la santé maternelle.
Depuis la Déclaration d’Abuja de 2001, qui fixait à 15 % des budgets nationaux l’enveloppe dédiée à la santé, rares sont les pays ayant atteint cet objectif. La pandémie de Covid 19 a cruellement exposé la fragilité des systèmes africains, incapables de produire localement des vaccins ou des tests, et tributaires des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les initiatives telles que le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) ou la Plateforme de fabrication de vaccins (PAVM) ont certes posé des jalons, mais leur impact reste limité face à l’urgence des besoins. La session d’Accra se veut une réponse politique à cet échec collectif, en réaffirmant que la santé n’est pas une dépense, mais un investissement stratégique pour le développement.
La déclaration d’Accra prévoit un suivi rigoureux, mais aucun mécanisme contraignant n’a été annoncé pour sanctionner les manquements. La couverture sanitaire universelle, objectif noble, bute sur la réalité de systèmes sous financés et de personnels médicaux insuffisants. Le pari de la production locale, séduisant sur le papier, exige des transferts de technologie, des investissements lourds et une harmonisation réglementaire que l’UA peine à imposer. À court terme, la réussite dépendra de la volonté des géants économiques du continent – Nigeria, Afrique du Sud, Kenya – à montrer l’exemple, et de la capacité de l’UA à mobiliser les partenaires techniques sans céder sur ses priorités.
Si certains pays ont promis des augmentations budgétaires ou des partenariats public privé pour la production de génériques, l’histoire enseigne que ces promesses se diluent souvent dans les arbitrages budgétaires. Le président Ndayishimiye a salué cette dynamique, mais il sait que la confiance des populations ne se gagne pas par des déclarations. Les organisations de la société civile, présentes en marge de la session, ont rappelé que la redevabilité passe par des mécanismes de contrôle indépendants et une implication des communautés locales. Sans une pression citoyenne organisée, la gouvernance sanitaire risque de rester un domaine réservé aux technocrates et aux bailleurs.
Il ne s’agit pas d’une simple rhétorique philanthropique, mais d’une reconnaissance que les épidémies, les résistances antimicrobiennes ou les effets du changement climatique sur la santé n’ont pas de frontières. L’UA entend mutualiser les achats, partager les données épidémiologiques et coordonner les réponses d’urgence, à l’image de ce qui se fait en matière de sécurité. Cependant, cette solidarité bute sur les rivalités régionales et les intérêts nationaux, comme en témoignent les lenteurs dans la mise en œuvre du marché unique du médicament. La route est longue avant que l’Afrique ne parle d’une seule voix en matière de santé.
Le suivi des engagements d’Accra sera le véritable test : des réunions de revue semestrielles, des rapports publics et des indicateurs chiffrés ont été promis. Reste à savoir si les dirigeants accepteront de se soumettre à cette évaluation. Pour les 1,4 milliard d’Africains, l’enjeu est existentiel : il ne s’agit plus seulement de soigner, mais de construire un système qui prévient, protège et prospère. L’histoire retiendra si Accra fut un tournant ou un énième sommet.



