Le Sénégal est sur le point d’effectuer un saut historique dans le secteur agricole africain. Selon les dernières prévisions du Département américain de l’Agriculture (USDA), le pays devrait devenir le deuxième producteur continental d’arachides pour la campagne 2025/2026, détrônant le Soudan, un rôle que ce dernier occupait depuis des décennies.
Cette projection s’appuie sur une nette reprise de la production sénégalaise, anticipée à 1,15 million de tonnes, contre environ 800 000 tonnes estimées pour la campagne précédente. Dans le même temps, la production soudanaise devrait s’effondrer à seulement 1 million de tonnes, son plus bas niveau depuis des années. Ce renversement de positions placerait le Sénégal directement derrière le géant nigérian, premier producteur africain d’arachide de longue date, et marquerait une première dans l’histoire économique des deux nations.
Cette évolution spectaculaire est moins le fruit d’une révolution agronomique sénégalaise que la conséquence directe d’un drame humain et géopolitique. La chute soudanaise est attribuée aux ravages du conflit civil qui déchire le pays depuis avril 2023. Les violences ont paralysé les bassins de production historiques du Darfour et du Kordofan, détruit les chaînes d’approvisionnement, asséché le financement agricole et rendu la logistique commerciale quasi impossible. Cette situation contraste avec la relative stabilité du bassin arachidier sénégalais.
À moyen terme, la position du Sénégal comme nouveau numéro deux africain semble devoir se consolider, tant la reconstruction du secteur agricole soudanais paraît lointaine et conditionnée à une résolution durable du conflit. Pour Dakar, cette place offre une opportunité stratégique pour renforcer son leadership sur le marché ouest-africain et négocier de meilleurs termes à l’export, notamment vers l’Europe. Cependant, cette ascension masque la vulnérabilité structurelle persistante de la filière sénégalaise, toujours tributaire des aléas climatiques et des cours mondiaux volatils.
Cette redistribution des cartes illustre cruellement comment les crises politiques peuvent redessiner en un temps record les équilibres économiques régionaux. Le Soudan, dont l’économie agricole était déjà fragilisée avant la guerre, paie un prix exorbitant à l’instabilité. La perte de ce rang symbolique et des revenus d’exportation associés prive le pays de devises essentielles dans une période critique, approfondissant sa crise socio-économique.
Pour les observateurs des économies agricoles africaines, ce basculement pose une question fondamentale sur la nature de la performance. La croissance sénégalaise, bien que réelle, est en partie conjoncturelle et portée par le déclin d’un concurrent frappé par la guerre. Le défi pour Dakar sera désormais de transformer cette position acquise dans la tourmente en une dynamique durable, en investissant dans la transformation locale, la productivité et la résilience climatique, pour ne pas rester un leader par défaut.



