Au moins 169 personnes ont trouvé la mort dans la nuit du 28 février au 1er mars à Abiemnhom, localité de la zone administrative de Ruweng frontalière du Soudan. L’attaque, perpétrée par un “très grand nombre” de jeunes hommes armés issus de la communauté Nuer, a également fait des dizaines de blessés et contraint près d’un millier de civils à trouver refuge auprès des Casques bleus déployés dans la région. Les autorités locales évoquent un bilan encore provisoire, les opérations de recherche se poursuivant dans une zone où les habitants ont “fui dans toutes les directions”.
L’assaut a débuté aux alentours de 4 heures du matin, les assaillants, dont certains portaient des uniformes militaires, prenant d’assaut la localité. Les forces de sécurité locales ont tenté de repousser l’attaque, mais 79 soldats et policiers figurent parmi les victimes. Médecins sans frontières (MSF) a indiqué avoir pris en charge 80 blessés par balles dans son hôpital d’Abyei, situé à quelques kilomètres du lieu du drame. Plusieurs personnes sont décédées des suites de leurs blessures, dont une femme enceinte. Face à l’afflux de victimes, les autorités d’Abiemnhom ont dû procéder à des inhumations dans une fosse commune.
Cette nouvelle flambée de violence s’inscrit dans un contexte de dégradation sécuritaire préoccupante au Soudan du Sud, particulièrement dans l’État de Jonglei. Malgré l’accord de paix signé en 2018 entre le président Salva Kiir et son rival Riek Machar, les affrontements entre leurs partisans respectifs n’ont cessé de s’intensifier ces derniers mois. La fragilité de cet équilibre politique, conjuguée à des tensions intercommunautaires historiques, crée un terreau fertile pour ce type de massacres, les autorités locales pointant déjà du doigt les différends entre les communautés Nuer de Mayom et Dinka d’Abiemnhom.
La communauté internationale observe avec une inquiétude croissante cette escalade de la violence. Priyanka Chodhury, porte-parole de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (Minuss), a exprimé les plus vives alarmes face à “cette escalade brutale des hostilités”, soulignant que “les combats entre les deux parties qui ont signé les accords de paix se sont intensifiés”. L’ONU, qui recense des bombardements aériens, des déplacements massifs de populations et des destructions d’infrastructures humanitaires, a exhorté les belligérants à cesser immédiatement les hostilités et à privilégier le dialogue.
La Minuss redoute par ailleurs une dimension ethnique dans ces violences, sur fond de blocages persistants dans la mise en œuvre de l’accord de paix. Le spectre d’un embrasement général plane sur un pays où les clivages politiques épousent dangereusement les lignes de fracture communautaires. Les Casques bleus, qui ont prodigué des soins d’urgence aux civils réfugiés sur leur base, peinent à contenir les débordements dans un territoire grand comme la France mais dépourvu d’infrastructures et d’autorité centrale forte.
Face à l’impuissance relative des forces déployées, les autorités de Ruweng réclament l’ouverture d’une enquête indépendante, le déploiement de renforts sécuritaires et une aide humanitaire d’urgence. Mais au-delà des mesures immédiates, c’est la fragilité même de l’édifice politique sud-soudanais qui se trouve exposée au grand jour. Dix ans après son indépendance, le plus jeune État du monde peine toujours à sortir du cycle infernal des violences ethniques et des règlements de comptes politico-militaires, malgré les efforts répétés de médiation internationale.



