Le Cameroun s’achemine vers une prolongation sans précédent de l’état d’exception institutionnelle. Mardi 10 février, le président Paul Biya, dans un discours à la Nation, a annoncé un nouveau report des élections législatives et municipales, initialement attendues en 2025 puis vaguement reprogrammées pour 2026. Cette décision, présentée comme un “léger réajustement” du calendrier, intervient alors que la convocation des électeurs était imminente.
L’annonce a été faite lors de la traditionnelle allocution à la jeunesse, l’une des rares interventions publiques du chef de l’État, âgé de 93 ans. Paul Biya a justifié ce nouveau délai par “certaines contraintes impérieuses”, sans plus de précisions, tout en garantissant le respect de la Constitution. Dans les faits, ce report signifie que les députés et les conseillers municipaux, dont les mandats sont expirés depuis parfois plusieurs années, continueront d’exercer leurs fonctions par prolongation tacite, un mécanisme devenu la norme.
Ce report s’inscrit dans une séquence politique gelée depuis la réélection contestée de Paul Biya en octobre 2025. Le pays fonctionne avec des institutions dont la légitimité démocratique est érodée, les dernières élections législatives remontant à 2020. Le gouvernement, promis en remaniement fin décembre 2025, n’a toujours pas été formé, créant un vide décisionnel. Ce contexte perpétue un système où le pouvoir exécutif concentre l’essentiel des prérogatives, affaiblissant le rôle du Parlement et des collectivités locales.
Les perspectives sont celles d’une paralysie politique prolongée. Aucune nouvelle date n’a été communiquée, laissant planer le doute sur la tenue effective de tout scrutin avant 2027. Ce flou nourrit l’incertitude et risque d’exacerber les frustrations sociales dans un pays confronté à de multiples défis sécuritaires, notamment dans les régions anglophones, et économiques. L’agenda prioritaire du pouvoir semble désormais être le “renouvellement des dirigeants des sociétés d’État” et la formation d’un gouvernement, reléguant la représentativité démocratique au second plan.
Dans son discours, le président a également reconnu, de manière inédite, le profond désarroi de la jeunesse face au chômage massif. Cet aveu contraste avec l’immobilisme politique. Alors qu’il exhortait les jeunes à la persévérance et les mettait en garde contre les dérives, l’absence de perspectives politiques tangibles et le report perpétuel des échéances électorales sapent la confiance dans les institutions. Les promesses de réformes contre la corruption et pour la protection des jeunes filles sonnent creux dans un cadre où la reddition des comptes et le renouvellement des dirigeants par les urnes sont constamment différés.
Ce nouvel ajournement confirme une stratégie de gestion du temps politique qui évite toute élection intermédiaire pouvant être perçue comme un référendum sur la gouvernance du régime. Il consolide un statu quo où le pouvoir se perpétue en dehors des cadres constitutionnels normaux. Pour les observateurs, le Cameroun s’installe ainsi dans une hybridation politique inquiétante, mêlant un formalisme démocratique de façade à une réalité de pouvoir présidentialiste et verrouillé, où le calendrier électoral est subordonné à des considérations de stabilité interne du régime bien plus qu’à l’impératif démocratique.



