Au Cameroun, le pouvoir de Paul Biya, 91 ans, pourrait bientôt faire face à un ennemi bien plus dangereux que les groupes armés sécessionnistes : la colère de sa propre armée. Pour la première fois, des soldats du prestigieux Bataillon d’intervention rapide (BIR), une unité d’élite censée incarner l’épine dorsale du régime, ont rendu publique une lettre de contestation. Datée du 4 juin et envoyée de Wum, dans la région anglophone du Nord Ouest, celle ci ne dénonce plus seulement des retards de paiement, mais pointe directement le ministère des Finances, celui de la Défense et « tout le gouvernement ». La question posée est devenue un étendard : « On défend la nation, mais qui défend nos familles ? »
Cette lettre n’est pas un coup de colère isolé. Depuis plusieurs années, militaires, gendarmes et policiers dénoncent des retards chroniques de salaires, des détournements de primes et un mépris hiérarchique devenu insupportable. La spécificité de cette fois tient à l’origine de la fronde : les BIR sont le fer de lance de la lutte contre Boko Haram dans l’Extrême Nord et contre les rebelles ambazoniens dans les régions anglophones. Leur loyauté était jusqu’ici considérée comme inébranlable. La rendre publique, c’est briser un tabou. C’est aussi la preuve que la contestation n’est plus cantonnée aux petits gradés oubliés des postes avancés, mais qu’elle gagne les unités les plus proches du pouvoir.
Ce malaise profond prend racine dans un système où l’armée, pilier du régime depuis 1982, est à la fois sursollicitée et mal traitée. Les soldats se plaignent de soldes impayées pendant trois à quatre mois, de primes de risque jamais versées et d’officiers supérieurs qui, selon leurs subordonnés, se servent allègrement dans les fonds destinés aux troupes. Parallèlement, le gouvernement communique sur les « sacrifices » des forces de défense sans en garantir le minimum vital. Cette contradiction, dans un pays où le président Biya incarne un immobilisme sécuritaire, alimente un sentiment d’abandon qui pourrait devenir explosif. L’armée camerounaise, habituellement discrète, montre des signes d’épuisement.
Pour Paul Biya, le risque n’est pas celui d’un putsch immédiat. Les officiers généraux restent acquis au régime. En revanche, le danger est celui d’une déliquescence interne, d’un refus d’obéissance diffus ou de désertions massives dans les zones de conflit. Si la hiérarchie militaire ne réagit pas rapidement en payant les arriérés et en sanctionnant les détourneurs, la défiance pourrait s’étendre à d’autres unités. À court terme, le pouvoir tentera de calmer la base par des promesses et des mutations, mais sans réforme budgétaire et disciplinaire en profondeur, la grogne restera latente. Un officier en mission prolongée qui ne peut nourrir sa famille devient un soldat dangereux.
Un gradé ayant servi dans l’Extrême Nord, sous couvert d’anonymat, résume la situation : « Nos chefs à Yaoundé roulent en 4×4 neufs et construisent des villas, tandis que nos hommes dorment sous des tentes trouées et envoient des mandats vides à leurs femmes. La lettre de Wum, c’est un cri de rage. » Ce témoignage reflète une réalité que la presse locale ose à peine aborder, tant la parole militaire est encadrée. Par ailleurs, la crise anglophone, qui a fait des milliers de morts et déplacés, a montré les limites de la répression. Des soldats, envoyés sans préparation ni équipement suffisant, ont fini par douter du sens de leur mission. Ajouter à cela la paie qui n’arrive pas, et le cocktail devient explosif.
Ce qui change, aujourd’hui, c’est l’audience. La lettre des sous-officiers du BIR circule sur les réseaux sociaux, est commentée discrètement dans les casernes et inspire d’autres corps de métier. Les gendarmes des régions reculées, eux aussi, commencent à faire entendre leur mécontentement. Le pouvoir camerounais a l’habitude de gérer les crises par la répression ou la rétention d’information, mais l’armée reste une vache sacrée que l’on ne peut ni emprisonner massivement, ni ignorer. L’équation est simple : un régime qui ne paie pas ses soldats perd sa meilleure assurance vie. Pour l’instant, Paul Biya tient. Mais le murmure des casernes devient un grondement.



