Les exportateurs américains de viande rouge passent à l’offensive sur le continent africain. Fin mai, la puissante Fédération des exportateurs de viande des États-Unis (USMEF) a officiellement demandé au représentant américain au commerce (USTR) d’utiliser l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) comme un levier de pression pour contraindre plusieurs pays africains à ouvrir leurs marchés. L’objectif est clair : faire tomber les restrictions sanitaires, réglementaires et douanières qui entravent l’entrée du bœuf, du porc et des abats américains.
L’USMEF cible précisément cinq pays : Afrique du Sud, Nigeria, Angola, Kenya et Namibie. En Afrique du Sud, Washington dénonce des barrières « non scientifiques » liées au syndrome dysgénésique et respiratoire porcin. En Angola, les licences d’importation bloquent certains abats de bœuf. La Namibie interdit toute viande rouge américaine. Le Kenya impose des droits de douane élevés et des règles opaques. Le Nigeria, lui, interdit toute viande fraîche ou congelée venue des États-Unis, à l’exception d’une gamme très limitée de produits transformés. L’USMEF réclame des sanctions ou la suspension des avantages AGOA pour ces pays tant que ces obstacles subsistent.
L’AGOA, arrivé à expiration en septembre 2025, a été prorogé en février 2026 jusqu’à fin décembre prochain. Historiquement, cet accord a surtout été utilisé pour suspendre des avantages en raison de violations des droits humains ou d’absence de réformes politiques. Rarement, voire jamais, pour forcer l’ouverture des marchés agricoles. Pourtant, un précédent existe : au début des années 2010, les États-Unis avaient déjà menacé Pretoria de retirer ses privilèges AGOA si l’Afrique du Sud ne baissait pas ses droits antidumping sur la volaille américaine. Sous la pression de Barack Obama lui même, Pretoria avait cédé début 2016.
Répéter ce scénario sud-africain ailleurs sur le continent semble toutefois plus incertain. Contrairement à la volaille sud-africaine, les filières bovines de nombreux pays ciblés sont dynamiques et organisées. L’Afrique du Sud et la Namibie sont même exportatrices nettes de bœuf, notamment vers le Moyen Orient et les États Unis. Importer massivement de la viande américaine menacerait directement ces producteurs locaux. Par ailleurs, l’AGOA lui même est fragilisé : son renouvellement au delà de décembre 2026 reste incertain. Washington dispose donc d’une arme dont la durée de vie est limitée.
L’offensive américaine intervient dans un contexte de croissance rapide de la demande en protéines animales en Afrique. Urbanisation, hausse des revenus et évolution des habitudes alimentaires portent le marché. Selon la FAO, la consommation de bœuf au Nigeria pourrait tripler d’ici 2050. Pourtant, plusieurs gouvernements africains misent désormais sur la souveraineté alimentaire. Le Nigeria a signé en novembre 2024 un accord de 2,5 milliards de dollars avec le géant brésilien JBS pour construire six usines locales. Ce n’est plus seulement une question de commerce. C’est un choix industriel et politique.
Dans ce bras de fer, Washington risque de se heurter à une réalité nouvelle. Les pays africains ne sont plus des marchés passifs. Ils savent que l’AGOA est une arme à double tranchant : menacer de la suspendre, c’est aussi prendre le risque de pousser ces pays à se tourner vers d’autres partenaires, Brésil, Chine ou Union européenne. Jim Remcheck, directeur des services d’exportation à l’USMEF, le dit sans détour : il veut utiliser l’AGOA comme un « moyen de pression ». Mais sur des marchés où la production locale monte en puissance, cette logique de la menace pourrait bien produire l’effet inverse.



