L’Espagne a déployé jeudi des soldats dans l’enclave de Ceuta, après une vague massive d’entrées illégales par la mer qui a coûté la vie à neuf migrants. Le gouvernement local, débordé, a requis une intervention immédiate de Madrid tandis que les centres d’accueil affichent complet et que les opérations de sauvetage en mer se multiplient.
Neuf d’entre eux sont morts en cours de route, selon le bilan officiel communiqué par la représentation du gouvernement espagnol dans cette petite péninsule située sur la côte nord-africaine. Face à cette pression inédite depuis la crise de 2021, le ministère de l’Intérieur a ordonné l’intervention des forces armées pour épauler la Garde civile, chargée de la sécurité frontalière. Le centre d’accueil temporaire, d’une capacité de 500 places, est saturé ; des camps improvisés et des files d’attente interminables s’étendent dans la ville, selon les autorités locales qui qualifient la situation d’« extrêmement grave ».
La crise à Ceuta survient alors que le Maroc célébrait jeudi la Fête du Trône, avec une réception royale à M’diq, à une vingtaine de kilomètres de Fnideq, localité marocaine frontalière de l’enclave. Des rumeurs d’ouverture de la frontière ont provoqué des rassemblements de jeunes, dont des mineurs, sur la route menant à Fnideq, contournant les barrages de gendarmerie pour tenter de rejoindre Ceuta. Ce tableau rappelle la crise de mai 2021, quand près de 10 000 migrants avaient franchi les barrières de l’enclave après un relâchement du contrôle marocain, un épisode qui avait déjà mis en lumière la vulnérabilité des deux présides espagnols sur le continent africain.
L’Italie, par la voix de sa Première ministre Giorgia Meloni, a proposé de suspendre l’Espagne de l’espace Schengen, dénonçant des « images choquantes » et une immigration « incontrôlée ». Son vice-Premier ministre Antonio Tajani a jugé que la décision de Madrid d’avoir régularisé plus de 500 000 immigrés irréguliers encourageait les réseaux de trafic humain. Rome affirme vouloir agir par « mesures exceptionnelles ». En réaction, le chef de la diplomatie espagnole, José Manuel Albares, a convoqué l’ambassadeur italien à Madrid et a fustigé une « démagogie partisane » indigne d’un partenaire européen, rappelant que la solidarité devrait primer sur les calculs politiques nationaux.
La Garde civile, les services maritimes et la Croix-Rouge multiplient les opérations de sauvetage au large – plus de 600 interventions en mer ont été recensées ces derniers jours. Les barrières terrestres, renforcées après 2021 avec des murs et des barbelés, restent étanches, ce qui reporte la pression sur les voies maritimes, plus périlleuses. Le gouvernement local, dirigé par Juan Jesus Vivas, estime ne plus pouvoir garantir l’accueil ni la sécurité, alors que la capacité d’hébergement est dépassée et que les arrivées continuent. Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a toutefois assuré que les autorités faisaient face avec les « moyens déjà déployés de façon permanente », sans annoncer de renforts supplémentaires.
La menace italienne de suspendre l’Espagne de Schengen, même si elle reste pour l’heure verbale, illustre les tensions croissantes entre États membres sur la répartition des flux et la responsabilité des frontières extérieures. L’Espagne, qui gère déjà une pression migratoire importante aux Canaries et à Ceuta, se trouve prise en tenaille entre les exigences de sécurisation et les critiques de ses partenaires. Pour les observateurs, cette crise pourrait accélérer les discussions sur une refonte du pacte migratoire européen, mais les divisions restent profondes, et Ceuta, comme souvent, n’est que le miroir grossier d’une impasse politique continentale.
Leurs témoignages recueillis par l’AFP évoquent des départs précipités, alimentés par des rumeurs et la promesse d’une vie meilleure en Europe. Mais les morts en mer, les camps de fortune et la réponse sécuritaire espagnole rappellent la dure réalité d’une route migratoire où la politique, l’humanitaire et les enjeux diplomatiques se télescopent, sans offrir aux candidats à l’exil d’autre perspective que le risque ou le rejet.



