Le 23 février 2025, une déclaration d’Abel Elimbi Lobe, promoteur du mouvement Kwatal, a ravivé une intense polémique au Cameroun. Lors d’une émission télévisée, ce dernier a qualifié Ernest Ouandié de « bandit », rejetant ainsi l’image de héros national qui lui est attribuée par une partie de la population camerounaise. Cette prise de position a provoqué une vive réaction dans le pays, mettant en lumière les divergences profondes sur l’héritage de ce militant de l’Union des populations du Cameroun (UPC) et acteur majeur de la lutte pour l’indépendance contre l’armée coloniale française.
Abel Elimbi Lobe a justifié ses propos en rappelant qu’Ernest Ouandié avait été capturé par l’armée camerounaise, jugé et exécuté en janvier 1971 pour des crimes liés à la sûreté de l’État. Selon lui, Ouandié, en luttant sous le prétexte d’une indépendance véritable, aurait causé la mort de nombreux Camerounais innocents, des actes qui n’auraient pas été ordonnés par les instances dirigeantes de la rébellion. Cette analyse met en lumière les zones d’ombre de la guerre d’indépendance, où les dérives et violences ont souvent éclipsé l’idéal de la lutte pour la liberté.
Ernest Ouandié, né en 1924 à Bandoumla, est une figure emblématique de l’UPC, un mouvement indépendantiste du Cameroun, qui s’est opposé au colonialisme français et à la politique de l’État camerounais post-indépendance. Après la proclamation de l’indépendance en 1960, il poursuit la lutte armée contre un gouvernement dirigé par Ahmadou Ahidjo, qu’il accuse de trahir les idéaux de l’indépendance. Son exécution en 1971, après un procès militaire, et son passage à la postérité en tant que martyr, ont fait de lui un symbole complexe, tiraillé entre la mémoire officielle et les critiques sur ses méthodes de lutte.
Cette nouvelle controverse relance le débat sur la révision de l’histoire du Cameroun et la place des figures emblématiques dans la mémoire collective. Alors que des voix s’élèvent pour une réhabilitation officielle et une reconnaissance de son rôle dans la lutte pour l’indépendance, d’autres estiment que les violences et les souffrances infligées à certains Camerounais pendant la rébellion ne peuvent être occultées. Le débat sur Ernest Ouandié pourrait ainsi ouvrir la voie à une réévaluation de l’histoire de l’indépendance du Cameroun, à travers des réformes sur la manière dont ces personnages sont commémorés.
La réaction à la déclaration d’Elimbi Lobe a été immédiate. Des personnalités politiques et des membres de la société civile ont dénoncé ce qu’ils appellent une « profanation » de la mémoire d’Ernest Ouandié. Anicet Ekane, président du Manidem, a exprimé son désaveu, soulignant que si des erreurs ont été commises pendant la guerre, celles-ci ne peuvent pas être attribuées à une figure centrale comme Ouandié, qui se battait, selon lui, pour le bien du Cameroun. Pour beaucoup, remettre en cause son statut de héros revient à ignorer le contexte de l’époque, où la lutte pour l’indépendance était marquée par des tensions extrêmes et des décisions militaires cruelles.
Si Ernest Ouandié a été réhabilité en 1991 par la loi camerounaise, son image reste encore marquée par la violence de la rébellion et l’hostilité de certains secteurs de la société. La question de la réhabilitation de ces héros de l’indépendance soulève ainsi des enjeux de mémoire et de justice. Alors que certains plaident pour la révision des discours historiques, d’autres estiment que la société camerounaise doit continuer de juger ces figures selon les critères de leur époque. La réflexion sur l’héritage de Ouandié et d’autres militants de l’UPC pourrait donc conduire à un débat plus large sur la construction de l’identité nationale du Cameroun.
Ernest Ouandié et Marthe sur l’assassinat de Félix Moumié 1960