La conquête du marché éthiopien des engrais par le géant nigérian Dangote entre dans sa phase industrielle. Le groupe a annoncé, lundi 16 mars, la signature d’un accord d’approvisionnement en gaz naturel d’une valeur totale de 4,2 milliards de dollars sur 25 ans avec le groupe chinois GCL. Ce contrat est la pierre angulaire du projet de construction d’une usine d’urée à Gode, dont l’entrée en production est prévue pour 2029.
Ce partenariat stratégique vise à alimenter le complexe industriel de Dangote en utilisant les ressources gazières du bassin de l’Ogaden. Concrètement, le gaz sera extrait par GCL sur le champ de Calub, avant d’être acheminé par un pipeline de 108 kilomètres jusqu’au site de production d’engrais. En liant l’extraction à la transformation, Aliko Dangote entend créer une “chaîne de valeur complète”. L’objectif affiché est clair : “franchir une étape cruciale vers une plus grande autonomie de l’Afrique en matière de sécurité alimentaire”, a déclaré le milliardaire nigérian. Le volume de gaz concerné n’a pas été divulgué, mais l’usine, dont la construction a mobilisé 2,5 milliards de dollars d’investissement, devrait produire 3 millions de tonnes d’urée par an.
Le contexte énergétique local est cependant marqué par une longue histoire de difficultés. GCL développe le projet de gaz naturel liquéfié (GNL) d’Ogaden en partenariat avec l’État éthiopien depuis 2013. Ce n’est qu’en octobre 2025 qu’une première phase, très modeste, a été inaugurée, avec une capacité de 111 millions de litres de GNL par an. Si la deuxième phase du projet gazier doit théoriquement porter cette capacité à 1,33 milliard de litres, aucun calendrier précis n’a été fixé, laissant planer une incertitude sur la fiabilité de l’approvisionnement à long terme. La réussite du pari industriel de Dangote dépendra donc étroitement de la capacité des Chinois à tenir leurs promesses.
L’enjeu pour l’Éthiopie est tout sauf anecdotique. Le pays est l’un des plus gros importateurs d’engrais du continent, avec près de 2,32 millions de tonnes achetées sur les marchés internationaux en 2024, selon l’International Fertilizer Development Center (IFDC). À ce jour, il n’existe aucune production locale d’engrais inorganiques, ce qui place le projet de Dangote au rang d’impératif stratégique pour la souveraineté agricole du pays. Le gouvernement éthiopien, qui contrôle plus de 90 % de la chaîne d’approvisionnement via l’Ethiopian Agricultural Businesses Corporation (EABC), suit ce dossier de très près.
En attendant la mise en service de l’usine, le pays des négus restera tributaire des importations, une position vulnérable dans un contexte de volatilité des prix mondiaux. Mais à terme, l’ambition de Dangote dépasse les frontières éthiopiennes. Avec une capacité de 3 millions de tonnes, le complexe ne vise pas seulement à couvrir les besoins nationaux, mais aussi à s’imposer comme un fournisseur régional, bousculant ainsi les équilibres commerciaux sur un marché est-africain jusqu’ici largement dominé par les producteurs du Golfe et de la mer Noire.



