L’opération Jackal IV, menée pendant huit mois sous l’égide d’Interpol, a porté un coup sensible aux réseaux criminels ouest-africains spécialisés dans la fraude financière et le blanchiment d’argent. Bilan provisoire : 58 arrestations, 263 suspects identifiés, et des saisies qui dépassent les 2,6 millions de dollars, principalement en Afrique du Sud. Mais au-delà des chiffres, c’est la méthode qui frappe : une traque transnationale des flux illicites, du numérique au comptant, en passant par les cryptomonnaies et les escroqueries sentimentales.
L’opération, déployée de novembre 2025 à juin 2026 avec la participation de 22 pays, visait à démanteler les mécanismes de blanchiment, à identifier les têtes pensantes et à saisir les avoirs criminels. En Afrique du Sud, épicentre de cette phase, les autorités ont perquisitionné sept sites à Johannesburg, ciblant un réseau qui exploitait des retraités anglophones via des arnaques amoureuses et des investissements fictifs. Ces perquisitions ont abouti à 39 interpellations, à la saisie de 2,67 millions de dollars et au blocage de 257 comptes bancaires. Interpol a déployé sur place une équipe d’appui opérationnel pour épauler les enquêteurs sud-africains dans l’analyse des données financières.
Cette offensive s’inscrit dans une stratégie plus large d’Interpol contre la criminalité financière ouest-africaine, dont les ramifications s’étendent bien au-delà du continent. Des groupes comme Black Axe et d’autres mouvances criminelles originaires du Nigéria, du Ghana ou de Côte d’Ivoire sont désormais implantés dans une trentaine de pays. Leurs activités se sont transformées avec l’essor du numérique : escroqueries aux investissements, compromissions de courriels professionnels, fraudes aux cryptomonnaies et, plus récemment, sextorsion de mineurs, parfois âgés de seulement 14 ans. La Côte d’Ivoire et le Nigéria ont participé à l’opération Jackal IV, mais Interpol n’a pas communiqué le détail des arrestations ou saisies réalisées dans ces deux pays.
L’opération Jackal IV ne constitue qu’une étape dans une lutte de longue haleine. Les enquêteurs constatent une professionnalisation croissante des réseaux ouest-africains, qui recourent désormais au « Crime-as-a-Service » sur le dark web pour sous-traiter des tâches comme le blanchiment ou le hébergement de données. Cette externalisation complique la remontée des filières et exige une coopération judiciaire encore plus étroite entre pays d’origine, de transit et de destination des fonds. Interpol insiste sur la nécessité de renforcer les capacités d’analyse financière des États africains, seuls à même de briser la chaîne en amont.
Le directeur du Centre d’Interpol contre la criminalité financière et la corruption, Tomonobu Kaya, a salué une opération qui « démontre la puissance de la coopération internationale ». Mais cette réussite relative ne doit pas occulter les failles persistantes : la lenteur des procédures d’entraide judiciaire, la disparité des législations nationales sur les cryptomonnaies, et l’absence de traçabilité efficace pour certaines transactions restent des handicaps majeurs. Par ailleurs, les victimes, souvent vulnérables et isolées, peinent à obtenir réparation, en particulier quand les fraudeurs opèrent depuis des zones à faible gouvernance.
L’évolution des modes opératoires vers la sextorsion de mineurs et les arnaques affectives révèle une stratégie délibérée des criminels : jouer sur l’émotion pour contourner les vigilances techniques. Les enquêteurs relèvent que ces réseaux adaptent leurs discours et leurs cibles en fonction des profils socio-démographiques, avec une prédilection pour les retraités des pays riches et les adolescents en quête de reconnaissance en ligne. Cette dimension psychologique, encore trop souvent négligée dans les dispositifs de prévention, appelle une réponse éducative autant que régressive, sous peine de voir les chiffres des prochaines opérations Jackal V ou VI confirmer une simple tendance, non une inversion.



