Le président de la transition guinéenne, Mamadi Doumbouya, a personnellement présidé dimanche à Conakry la cérémonie de déploiement du dernier contingent des Forces armées guinéennes (FAG) vers les frontières avec le Libéria et la Sierra Leone. Cette mise en scène martiale intervient alors que la Guinée fait face à des incidents diplomatiques simultanés avec ses deux voisins, ravivant les fragilités d’une région où la délimitation des frontières héritées de la colonisation reste une source récurrente de crispations.
La décision de Conakry fait suite à deux incidents distincts mais concomitants. Côté sierra-léonais, la tension est née fin février de l’interpellation de seize militaires de Freetown, accusés par la Guinée d’avoir installé un campement et hissé leur drapeau à environ 1,4 kilomètre sur son territoire, dans la préfecture de Faranah. Si Freetown a contesté cette version, affirmant que ses hommes construisaient un poste frontalier, les soldats ont été libérés le 27 février après des négociations diplomatiques. Simultanément, à la frontière libérienne, la saisie d’un engin de chantier d’une entreprise libérienne et le déplacement d’un drapeau national sur une rive disputée du fleuve Makona ont mis le feu aux poudres. Monrovia a reconnu l’incident et accepté, lors d’une réunion à Guéckédou le 8 mars, de ramener son emblème à sa position initiale.
Ces escarmouches, bien que de faible intensité, ravivent le spectre de conflits frontaliers latents en Afrique de l’Ouest. Elles s’inscrivent dans un héritage colonial où les tracés, souvent flous ou contestés, n’ont jamais fait l’objet de bornages définitifs entre ces trois nations. Pour Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2021, cette double crise offre une tribune pour incarner un rôle présidentiel protecteur et souverainiste. En endossant l’uniforme et en remettant lui-même le drapeau aux troupes, le chef de la junte cherche à projeter une image de “chef de guerre” garant de l’intégrité territoriale, un thème mobilisateur par excellence dans un contexte de transition politique contestée.
Si la diplomatie a permis une désescalade rapide avec Freetown et un apaisement avec Monrovia, le déploiement militaire massif ordonné par Doumbouya comporte des risques. En militarisant la réponse à des incidents qui relevaient jusqu’ici d’une gestion administrative et diplomatique, Conakry pourrait involontairement durcir les positions de ses voisins ou créer un terrain propice à de nouvelles provocations. La proposition libérienne d’instaurer des rencontres périodiques entre ministres de l’Intérieur de la sous-région suggère une volonté de structurer un cadre de prévention, mais l’efficacité de ce mécanisme reste à prouver face à des armées nationales désormais placées en situation d’observation rapprochée.
Au-delà de l’aspect sécuritaire, c’est bien la stratégie politique de Mamadi Doumbouya qui est en jeu. Sa déclaration solennelle — « aucune portion de la terre laissée par nos ancêtres ne sera conquise » — vise un public national bien plus large que les seuls militaires. Elle lui permet de capter l’attention d’une opinion publique souvent préoccupée par les difficultés économiques et l’absence d’échéance électorale claire. La forte mobilisation populaire rapportée par la direction de l’information des armées lors du départ des troupes témoigne de la résonance de ce discours souverainiste. Pourtant, pour les observateurs avertis, le véritable défi pour Conakry ne sera pas de gagner une guerre improbable, mais de démontrer sa capacité à sécuriser ses frontières par le droit et le dialogue, sans que cette posture belliqueuse ne se retourne contre la stabilité régionale qu’elle prétend défendre.



