À l’heure où la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) souffle ses cinquante bougies, l’institution est rattrapée par une réalité qui fissure son édifice juridique. Sur les 128 affaires portées contre le Nigeria devant sa Cour de justice, seules dix ont été effectivement exécutées. Une cinquantaine d’autres sont toujours en attente. Ce bilan, discuté lors d’une réunion bilatérale organisée pour l’anniversaire de l’organisation, met en lumière une carence d’exécution qui n’est pas qu’anecdotique : elle touche au cœur du projet communautaire.
Cette situation dépasse le simple contentieux administratif. L’inexécution des arrêts par Abuja, poids lourd économique de la sous-région, interroge directement la portée réelle du droit communautaire. Si la première puissance du bloc ne se plie pas aux décisions de la Cour, c’est l’équilibre même de l’architecture institutionnelle qui vacille. La Cour de justice, censée être le garant ultime du droit et des traités, se retrouve affaiblie dans son rôle, ses jugements devenant parfois des lettres mortes. Pour les observateurs, le symbole est d’autant plus fort que le Nigeria se pose historiquement en pilier de la CEDEAO.
En toile de fond, cette crise juridique s’inscrit dans une période de recomposition géopolitique intense pour l’Afrique de l’Ouest. L’organisation, critiquée pour son orientation et son efficacité, voit son autorité contestée sur plusieurs fronts. Alors que des pays sahéliens, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont tourné le dos à la CEDEAO en dénonçant notamment une ingérence et une perte de souveraineté, ce déficit d’exécution juridique par le Nigeria offre un argument de poids à ses détracteurs. Il conforte l’idée d’une institution à deux vitesses, où les règles ne s’appliquent pas avec la même rigueur à tous les États membres.
L’avenir de la Cour de justice de la CEDEAO se joue désormais sur sa capacité à se faire respecter. Au-delà des simples déclarations de principe, les États membres devront se demander s’ils acceptent de transférer une portion de leur souveraineté à une instance supranationale. Si le Nigeria, acteur central, continue de faire fi de ses obligations, le risque est grand de voir d’autres pays emboîter le pas, vidant la Cour de sa substance. La question n’est plus seulement technique, mais politique : les dirigeants de la région sont-ils prêts à se soumettre à une règle commune qui les dépasse ?
Comme le souligne Alassane Samba Diop, directeur général du groupe E-Media au Sénégal, ce blocage dépasse la simple question de la conformité administrative. C’est un signal politique majeur. Il rappelle que lorsque le leadership économique d’un bloc affiche un tel mépris pour ses propres institutions, le projet d’intégration perd sa force morale. La crédibilité de l’organisation s’érode aux yeux des citoyens, qui finissent par douter de l’utilité d’une instance incapable de faire appliquer ses propres décisions, surtout contre les plus puissants. Ce déséquilibre nourrit un sentiment d’injustice et affaiblit le lien de confiance entre les peuples et l’institution communautaire.
Finalement, la célébration du cinquantenaire de la CEDEAO a surtout mis en lumière le chemin qu’il reste à parcourir. Entre une crise d’exécution patente et une remise en cause de son autorité, l’organisation joue l’une des séquences les plus critiques de son histoire. Elle doit désormais prouver que le droit communautaire n’est pas un simple vœu pieux, mais le ciment indispensable à la stabilité et à la prospérité de la région.



