Les chefs d’État et de gouvernement de la Cédéao se rassemblent ce dimanche à Lungi, en Sierra Leone, pour leur 69e session ordinaire, un sommet qui s’annonce comme l’un des plus décisifs de la décennie. Au cœur des débats : la dégradation accélérée de la situation sécuritaire dans la région, l’épineuse question des relations avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ayant claqué la porte en janvier 2025, et la nécessité de réformes institutionnelles profondes pour sauver une organisation régionale en perte de vitesse. Présidée par Julius Maada Bio, dont le mandat tournant touche à sa fin, cette rencontre se tient dans un climat d’urgence, alors que la région n’a jamais été aussi fragmentée.
Le sommet de Lungi ne se limite pas à une simple réunion de routine. Il intervient après une série de travaux préparatoires intenses, notamment la 56e session du Conseil de médiation et de sécurité au niveau ministériel, où les ministres des Affaires étrangères ont passé au crible la situation politique et humanitaire ouest-africaine. L’activation de la Force en attente de la Cédéao, un outil militaire régional qui peine à devenir opérationnel, figure en bonne place des discussions, tout comme le renforcement des mécanismes de prévention et de gestion des crises. Omar Alieu Touray, président de la Commission, a lancé un appel solennel à la solidarité, insistant sur la nécessité de sortir des déclarations d’intention pour passer à une diplomatie préventive efficace et à une médiation proactive.
Ce sommet se tient dans un environnement régional bouleversé par le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger, qui ont officiellement quitté la Cédéao pour former la Confédération des États du Sahel (AES). Cette sécession, la plus grave depuis la création de l’organisation en 1975, a non seulement réduit la superficie et le poids démographique de la Cédéao, mais elle a aussi créé un vide géopolitique que les djihadistes et les trafiquants exploitent sans relâche. Par ailleurs, la transition politique en Guinée-Bissau, toujours en suspens, et les lenteurs chroniques dans la mise en œuvre des politiques de libre circulation et d’intégration économique ajoutent à la défiance des populations. L’inauguration récente du nouveau siège à Abuja, symbolisant une volonté de renouveau, contraste avec une réalité de terrain où l’insécurité et la pauvreté progressent plus vite que les réponses institutionnelles.
Au-delà des dossiers sécuritaires et politiques, ce sommet pourrait sceller un tournant dans la gouvernance de l’institution. La succession à la présidence tournante est déjà dans tous les esprits : le nom de Bassirou Diomaye Faye, président du Sénégal, circule avec insistance pour succéder à Julius Maada Bio. Ce changement, s’il est confirmé, pourrait insuffler une nouvelle dynamique, le chef de l’État sénégalais ayant affiché une volonté de réforme et un certain pragmatisme dans ses relations avec les voisins de l’AES. Toutefois, les attentes sont immenses : les dirigeants devront trancher sur la nature des futures relations avec Bamako, Ouagadougou et Niamey, qu’il s’agisse de maintenir des canaux de dialogue ou de durcir les sanctions économiques. La crédibilité même de la Cédéao est en jeu, car elle doit démontrer qu’elle peut protéger ses citoyens et s’adapter à un monde multipolaire où les partenariats traditionnels sont remis en question.
L’un des enjeux silencieux mais fondamentaux de ce sommet réside dans la révision des textes et des mécanismes de prise de décision. La règle de l’unanimité, qui paralyse souvent l’action régionale, est de plus en plus critiquée, tout comme la lourdeur administrative de la Commission. Plusieurs États plaident pour une régionalisation accrue de certaines compétences, notamment en matière de lutte antiterroriste et de gestion des frontières. Mais ces réformes butent sur les souverainetés nationales et les rivalités d’influence entre les puissances régionales, comme le Nigéria et le Sénégal. Sans une refonte profonde, la Cédéao risque de rester une coquille vide, incapable de répondre à l’urgence sécuritaire qui gangrène le golfe de Guinée et le bassin du lac Tchad.
En marge des discours officiels, une pression grandissante monte des sociétés civiles ouest-africaines, qui dénoncent l’éloignement des élites dirigeantes par rapport aux préoccupations quotidiennes des populations. La libre circulation, théoriquement acquise, reste entravée par des barrières bureaucratiques et des tracasseries policières ; l’intégration économique, mesurée par le commerce intra-régional, stagne autour de 15 %, loin des objectifs affichés. Les chefs d’État sont attendus non pas sur des déclarations d’intention, mais sur des annonces concrètes, comme la mise en œuvre effective de la monnaie unique ou la création d’un fonds de compensation pour les pertes liées à la libéralisation des échanges. Le sommet de Lungi est, de ce point de vue, un test de vérité : si la Cédéao veut éviter l’implosion, elle doit prouver qu’elle est encore utile à ses 400 millions de citoyens.



