Fela Anikulapo Kuti entre dans l’histoire des récompenses musicales internationales. Le pionnier nigérian de l’afrobeat, décédé en 1997, est devenu, dans la nuit du 3 au 4 février à Los Angeles, le premier artiste africain à recevoir un Grammy Award pour l’ensemble de sa carrière. Cette distinction honorifique, décernée en marge de la cérémonie principale, couronne rétrospectivement l’œuvre monumentale et l’influence planétaire d’un musicien qui fit bien plus que de la musique.
L’Académie nationale des arts et des sciences de l’enregistrement américaine a ainsi honoré un corps de travail gigantesque, de « Zombie » à « Beast of No Nation », caractérisé par ses longs morceaux hypnotiques, son brassage de jazz, de funk et de rythmes yoruba, et surtout ses textes incisifs. Ces derniers, virulentes critiques des dictatures militaires, de la corruption et du néocolonialisme, lui valurent des persécutions incessantes, dont l’assaut meurtrier de l’armée sur son commune, le Kalakuta Republic, en 1977. Le prix a été reçu par ses enfants, Yeni et Femi Kuti, ce dernier soulignant depuis la scène l’importance de cette reconnaissance « pour l’Afrique » et « pour la paix dans ce monde ».
Cette consécration intervient dans un contexte de réévaluation, tardive et encore parcellaire, de l’héritage africain par les grandes institutions musicales occidentales. Elle survient un an après l’intronisation de l’album « Zombie » (1977) au Hall of Fame des Grammy et deux ans après la création par l’Académie d’une catégorie « Meilleure performance de musique africaine ». Ces ajustements reflètent à la fois la pression culturelle d’une Afrique musicalement dominante et la volonté des Grammy de paraître plus inclusifs, alors que leurs choix étaient régulièrement critiqués pour leur américano-centrisme et leur manque de diversité.
Cette distinction ouvre logiquement la voie à d’autres artistes du continent. Fela Kuti ne devrait pas rester un cas isolé. La question est désormais de savoir qui, et quand. La catégorie spécifique pour l’Afrique offre une visibilité nouvelle, mais le véritable enjeu reste la compétition dans les catégories générales. Le prochain artiste africain honoré pour l’ensemble de sa carrière le sera-t-il, lui, de son vivant ? Cette reconnaissance institutionnelle peut également accélérer la marchandisation de l’héritage de Fela, déjà omniprésent dans les samples de la musique hip-hop et électronique, posant la question de la récupération commerciale d’un message profondément révolutionnaire.
L’ironie de cette récompense n’a échappé à personne, et certainement pas à sa famille. Fela Kuti, l’iconoclaste, méprisait ouvertement les trophées et les institutions. Il construisit sa légende en marge des systèmes, faisant de sa vie et de sa musique une arme politique. Recevoir un Grammy, fût-il à titre posthume, est un paradoxe que son héritage doit désormais absorber. Cette reconnaissance, aussi honorifique soit-elle, valide officiellement ce que des générations de fans et de musiciens à travers le monde savaient déjà : Fela fut un des plus grands créeurs et penseurs musicaux du XXe siècle.
Parallèlement, la scène africaine contemporaine poursuit son chemin sur cette scène mondiale. Lors de la cérémonie principale du 4 février, deux géants, le Nigérian Burna Boy et le Sénégalais Youssou N’Dour, étaient en lice dans la catégorie « Meilleur album de musiques du monde ». Leur présence, combinée à l’hommage à Fela, dessine une ligne continue. Elle illustre comment l’Afrique, longtemps reléguée aux marges exotiques de l’industrie, impose désormais non seulement ses sonorités, mais aussi ses figures tutélaires, au cœur même du temple de la consécration musicale américaine.



