La Libye a officiellement lancé, mardi 18 août, un appel à lever entre 30 et 40 milliards de dollars pour développer plus de 60 gisements pétroliers et gaziers déjà découverts mais laissés en friche. L’annonce, faite par le président de la Compagnie nationale libyenne du pétrole (NOC), Masoud Suleman, auprès du Financial Times, marque un tournant dans la stratégie du pays. Après des années de sous-investissement chronique, Tripoli tente de passer à la vitesse supérieure pour exploiter des réserves prouvées qui, avec 48 milliards de barils, restent les plus importantes du continent.
L’objectif affiché est clair : porter la production de brut de 1,4 million de barils par jour à 2 millions d’ici 2030. Un chiffre qualifié d’ambitieux mais réaliste par la NOC, alors que le pays a récemment rouvert ses blocs aux compagnies étrangères pour la première fois en dix-sept ans. Pourtant, les géants déjà présents sur place comme ENI, TotalEnergies, Chevron ou ConocoPhillips ralentissent leurs investissements. La raison tient moins à la géologie qu’à un triptyque paralysant : manque de liquidités de la NOC, gouvernance opaque et insécurité chronique.
Ce marasme financier s’enracine dans une décennie de troubles ouverts par la chute du régime de Mouammar Kadhafi. La Libye demeure coupée en deux, entre le gouvernement d’union nationale (GNU) reconnu par la communauté internationale à Tripoli et un exécutif parallèle soutenu par le maréchal Khalifa Haftar dans l’Est. Cette dualité du pouvoir fragilise chaque contrat, chaque forage et chaque exportation. Les champs du Croissant pétrolier et les terminaux d’Es Sider et Ras Lanuf sont régulièrement pris en otage par des groupes armés, utilisant les blocages de production comme arme de pression politique. Le budget 2026 alloué à la NOC ne dépasse pas 2 milliards de dollars, un montant dérisoire au regard des besoins, tandis que la contrebande de carburants et le coût des subventions grèvent des finances déjà exsangues.
Pour contourner ce mur de liquidités, la NOC envisage un retour aux accords de type concession, en vigueur jusqu’aux années 1970. Ce modèle permettrait aux investisseurs étrangers d’assumer l’essentiel des coûts initiaux en échange d’une part de production plus avantageuse dans les premières années. M. Suleman a d’ailleurs confirmé que le modèle actuel de partage de production (EPSA) serait assoupli. Une première concrétisation a eu lieu en juillet dernier avec la signature d’un accord pour le bloc “Zone 47” avec la société qatarie UCC Holding, sans appel d’offres. En parallèle, la NOC a mandaté deux auditeurs externes, K2 Integrity et KBR, pour tenter de rassurer les partenaires sur la transparence des futurs contrats.
Mais l’argent ne suffira pas à tout résoudre. La fragmentation politique reste le principal repoussoir pour les investisseurs. Un contrat signé avec Tripoli peut être contesté par l’Est, et inversement. M. Suleman lui-même a conseillé aux compagnies de “communiquer avec les factions armées locales” pour faciliter leurs opérations, une recommandation qui en dit long sur l’état de droit dans les zones pétrolières. Les récentes attaques contre la raffinerie de Zawiya rappellent brutalement la vulnérabilité des infrastructures. Si le gouvernement tente de neutraliser ce qu’il appelle “un petit nombre de groupes hors-la-loi”, l’absence d’un cadre législatif unifié et pérenne à l’échelle nationale rend incertaine la validité à long terme des concessions accordées.
Pour Tripoli, l’enjeu ne se limite donc plus à attirer des capitaux. Il s’agit désormais de convaincre les majors que leurs investissements seront protégés sur la durée. La perspective de 2 millions de barils par jour séduit, mais sans stabilité politique et sécuritaire, cet objectif pourrait rester lettre morte. La Libye joue ici sa crédibilité internationale et sa capacité à sortir de la spirale du conflit. Le pari est osé, et les prochains mois diront si les investisseurs, malgré les risques, sont prêts à remettre la main au portefeuille pour une reconstruction énergétique qui sera, quoi qu’il arrive, longue et semée d’embûches.



