La municipalité de Tripoli Centre a ouvert une consultation publique inédite visant à renommer deux monuments hérités de la colonisation italienne, la Galleria de Bono et la Galleria Mariotti. Ce sondage, qui associe citoyens et résidents à une réflexion sur l’identité des lieux emblématiques de la capitale, marque une rupture avec la simple préservation patrimoniale pour inscrire la mémoire collective dans un processus politique participatif. L’objectif affiché est de tourner une page symbolique de l’occupation fasciste en redéfinissant l’espace public à l’aune des sensibilités historiques libyennes.
Les autorités locales ont invité la population à soumettre des propositions de nouvelles appellations, qui seront ensuite examinées selon des procédures administratives présentées comme transparentes. Cette démarche, décrite par les responsables municipaux comme un outil de démocratie participative, vise à recueillir des contributions reflétant les préférences collectives plutôt que d’imposer une décision politique descendante. En plaçant le curseur sur la réappropriation citoyenne, la municipalité tente de légitimer un acte hautement symbolique : celui de débaptiser des lieux encore associés à des figures de la domination étrangère.
Ce débat trouve son ancrage dans les douleurs persistantes de la colonisation italienne (1911 1943), une période marquée par des politiques de répression brutale et de dépossession foncière. La Galleria de Bono, située sur la place d’Algérie, porte le nom d’Emilio De Bono, un ancien gouverneur militaire dont le nom est directement lié à des campagnes d’extermination et à l’internement de populations civiles libyennes. Sa dénomination actuelle constitue, pour une partie croissante de la société, une blessure ouverte, tandis que la Galleria Mariotti, édifiée dans les années 1950, rappelle quant à elle l’emprise économique étrangère de l’après guerre, bien que son histoire soit moins infâmante. Le processus actuel s’inscrit dans une dynamique plus large de relecture critique du passé colonial que plusieurs pays d’Afrique du Nord ont engagée, à des rythmes et avec des intensités variables.
Au delà du simple changement de nom, cette initiative pourrait accélérer un mouvement plus profond de reconfiguration identitaire en Libye. Alors que le pays demeure fracturé par dix ans de conflit post Kadhafi, les autorités de Tripoli semblent utiliser ces questions mémorielles pour fonder un nouveau récit d’unité autour de la souveraineté et de la dignité nationale. Si le processus aboutit, il établirait un précédent juridique et politique, encourageant probablement d’autres municipalités libyennes à examiner leur propre toponymie coloniale, jusqu’ici restée en l’état par pragmatisme ou par omission.
Le choix de la méthode, par consultation publique, est tout aussi significatif que l’objet du débat. Dans un environnement politique libyen longtemps dominé par les milices et les divisions institutionnelles, cette tentative de recentrer la décision sur les citoyens, même à l’échelle d’une municipalité, représente un pari risqué mais symboliquement fort. Elle interroge néanmoins sur les limites du processus : la municipalité parviendra t elle à arbitrer entre les attentes mémorielles les plus radicales, qui pourraient réclamer l’effacement total de l’héritage architectural italien, et la nécessité de préserver une histoire urbaine complexe ?
Pour les historiens et les architectes libyens, cette initiative pose également la question de la conciliation entre la réappropriation symbolique et la conservation du patrimoine bâti. La Galleria Mariotti, par exemple, reste un élément structurant du paysage commercial de Tripoli. Renommer ces lieux ne les efface pas, mais les transforme en supports d’une mémoire réinventée. En ce sens, le processus de Tripoli pourrait offrir un modèle de transition mémorielle où la critique du passé colonial ne passe pas par la destruction des édifices, mais par la recontextualisation et la réaffectation de leur sens, une voie étroite mais essentielle pour une Libye en quête de stabilité et de réconciliation avec son histoire.



