La Chine est désormais l’architecte central de l’émergence africaine sur le marché mondial du lithium. En quelques années, des groupes comme Zhejiang Huayou, Sinomine Resources ou Ganfeng Lithium ont pris le contrôle des principales mines du Zimbabwe et du Mali, et étendent leur emprise jusqu’en République démocratique du Congo et au Ghana. Loin de se limiter à l’extraction, ces acteurs imposent un modèle intégré qui transforme localement le minerai en sulfate et carbonate de lithium, des composants à haute valeur ajoutée destinés prioritairement à l’industrie chinoise des batteries pour véhicules électriques.
Au Zimbabwe, premier producteur africain de lithium, Zhejiang Huayou a annoncé la production prochaine de carbonate de lithium de qualité batterie sur sa mine Arcadia, quelques mois après avoir réalisé les premières exportations africaines de sulfate de lithium. Cette avancée n’est pas isolée. Ses concurrents chinois Sichuan Yahua et Chengxin Lithium développent leurs propres unités de raffinage sur place. Au Mali, les deux seules mines industrielles en activité comptent parmi leurs actionnaires des capitaux chinois. En RDC, le gigantesque projet Manono, porté par Zijin Mining, devrait entrer en production cette année, tandis qu’au Ghana, Zhejiang Huayou cherche à racheter la future première mine de lithium du pays, Ewoyaa.
Cette offensive s’inscrit dans une logique de sécurisation des approvisionnements face à une demande mondiale en explosion. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), environ 55 nouvelles mines devront être mises en service d’ici 2035 pour éviter un déficit structurel de l’offre. Déjà premier pôle mondial de raffinage avec 62 % des capacités en 2024, la Chine anticipe ces tensions en verrouillant en amont les ressources africaines. La part du continent dans la production mondiale de lithium a ainsi bondi de 6 % en 2023 à 11 % en 2024, une progression largement attribuable aux investissements chinois engagés dès le début des années 2020.
Les années à venir vont tester la capacité des États africains à tirer profit de cet essor. Le Zimbabwe a prévu de suspendre les exportations de concentré de lithium brut dès 2027 pour forcer la transformation locale, une contrainte que les groupes chinois intègrent déjà dans leur stratégie. Mais la dépendance reste massive : la quasi totalité du lithium raffiné en Afrique repart vers la Chine, où il alimente les chaînes de valeur des batteries et du stockage d’énergie. La marge de manœuvre des pays producteurs dépendra de leur aptitude à diversifier leurs partenaires et à faire émerger des acteurs industriels locaux, un défi que tente de relever la société publique zimbabwéenne Kuvimba Mining sur le projet Sandawana.
D’autres puissances commencent pourtant à bouger. L’américaine KoBold Metals investit dans l’exploration sur des permis situés dans la zone de Manono, en RDC. La Banque européenne d’investissement a annoncé un soutien financier à la future mine de lithium Uis, en Namibie. Ces initiatives restent toutefois marginales face à l’avance chinoise, qui combine capitaux, technologie et débouchés captifs. La question n’est plus de savoir si l’Afrique deviendra un acteur majeur du lithium, mais à quelles conditions et pour le bénéfice de qui. Si les gouvernements locaux ne parviennent pas à imposer une vraie création de valeur locale et une transparence dans les contrats, le risque est grand de voir le continent répéter le schéma extractiviste hérité des ressources fossiles.



