Madagascar a lancé, le 12 août 2026, la première opération concrète de sa nouvelle politique de nationalisation des importations de carburants. Le tanker Sunda 1, affrété auprès du groupe nigérian Sahara, a livré 67 millions de litres de gasoil au port de Toamasina, exclusivement destinés à la JIRAMA, la compagnie publique d’eau et d’électricité. Cette cargaison, qui couvre environ six mois des besoins de l’opérateur historique, matérialise la réforme du secteur aval adoptée le 1er juillet, dans un contexte de crise énergétique aiguë exacerbée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient.
Ce premier chargement public intervient alors que l’état d’urgence énergétique a été réactivé le 17 juillet 2026, face aux perturbations des approvisionnements mondiaux. En réservant l’intégralité du gasoil du Sunda 1 à la JIRAMA, l’exécutif entend sécuriser la production électrique et la distribution d’eau, deux services essentiels régulièrement menacés par les pénuries. Le président Michaël Randrianirina voit également dans cette opération une occasion de mieux contrôler les réserves stratégiques et d’auditer la consommation interne de la compagnie, sans que des éléments disponibles ne permettent toutefois d’établir un lien direct avec d’éventuelles défaillances de gestion passées.
Madagascar, dont la quasi-totalité des produits pétroliers est importée, subit depuis des décennies une vulnérabilité structurelle aux chocs extérieurs. Le secteur aval était jusqu’alors dominé par des opérateurs privés, réunis au sein du Groupement pétrolier de Madagascar (GPM), où figurent des majors comme TotalEnergies et des traders tels que Vitol. La réforme du 1er juillet, qui confère à l’État un rôle direct dans l’importation, marque un tournant inspiré par les crises récurrentes d’approvisionnement et par la flambée des prix, mais aussi par la volonté politique de reprendre la main sur un levier stratégique de l’économie nationale.
L’avenir du dispositif repose sur sa capacité à articuler deux circuits parallèles : celui de l’État, focalisé sur les besoins de la JIRAMA, et celui des importateurs privés, qui alimentent le marché commercial. Les prochains mois diront si cette coexistence est viable, alors que les infrastructures portuaires et de stockage de Toamasina sont limitées et que des tensions logistiques sont déjà apparues. La réforme sera également jugée sur sa résilience face aux fluctuations des prix du brut et aux aléas géopolitiques, qui conditionnent la soutenabilité financière des achats publics.
L’arrivée du Sunda 1 a immédiatement cristallisé les difficultés opérationnelles. Le GPM dénonce un manque de coordination de la part des autorités, estimant que la réquisition des capacités de stockage du terminal pétrolier, intervenue le 4 août, retarde le déchargement d’un autre navire attendu avec du gasoil, de l’essence sans plomb et du pétrole lampant. Selon le groupement, tout retard pourrait compromettre le renouvellement des stocks destinés au marché national, exposant les consommateurs à des ruptures. L’État répond que les deux opérations sont compatibles, en envisageant des solutions d’alternance ou de transfert partiel vers d’autres réservoirs, mais l’épisode révèle déjà les angles morts d’une réforme pensée dans l’urgence.
Au-delà du cas pratique de Toamasina, la nationalisation pose la question de la capacité de l’État à gérer un approvisionnement complexe et coûteux. La JIRAMA, lourde d’une dette historique et de pertes techniques importantes, reste un point noir du système énergétique malgache. Si la réforme vise à sécuriser ses intrants, elle ne résout pas les problèmes de rendement, de maintenance des centrales ni de recouvrement des factures. Les autorités devront donc, parallèlement, engager une réforme interne de la compagnie pour que l’injection de carburant public ne se transforme pas en simple pansement sur une plaie structurelle.
Ce test grandeur nature à Toamasina servira de laboratoire pour la suite de la réforme. Si l’opération réussit à maintenir la continuité électrique sans perturber le marché privé, elle pourrait renforcer la légitimité de l’interventionnisme étatique et ouvrir la voie à une extension du dispositif à d’autres produits stratégiques. En revanche, un échec logistique ou une détérioration des relations avec les opérateurs historiques alimenterait les critiques sur une nationalisation précipitée, et fragiliserait davantage un pays déjà soumis à une pression inflationniste et sociale. La réforme se joue désormais sur le terrain, entre capacités de stockage, coordination des acteurs et gestion des flux, dans un calendrier contraint par la crise.



