La relance du projet de monnaie unique ouest-africaine cache une recomposition profonde des équilibres régionaux. Réunis à Monrovia la semaine dernière, les gouverneurs des banques centrales de douze pays de la CEDEAO ont maintenu l’objectif de 2027 pour le lancement de l’Eco. Mais un détail technique du communiqué nigérian change la donne : la première phase pourrait concerner exclusivement six pays non membres de l’UEMOA, soit le Liberia, le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Guinée et la Gambie.
Cette clarification d’Abuja acte ce que beaucoup redoutaient : une intégration monétaire à géométrie variable. Les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine – Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo – partagent déjà le franc CFA, émis par la BCEAO et arrimé à l’euro. Leur absence de la première vague interroge sur la volonté réelle de construire une monnaie unique à quinze, alors même que ces États avaient amorcé dès 2019-2020 une réforme symbolique transformant le franc CFA en « Eco » pour leur propre zone.
Le projet Eco bute depuis des années sur des divergences macroéconomiques structurelles entre économies anglophones et francophones. Niveaux d’inflation hétérogènes, déficits budgétaires chroniques, dettes publiques en hausse et volatilité des taux de change : les critères de convergence fixés par la CEDEAO restent hors d’atteinte pour la plupart des États membres. Les chocs récents, marqués par des pressions inflationnistes et des tensions sur les devises, n’ont fait qu’aggraver ces disparités, rendant illusoire l’hypothèse d’une union monétaire homogène à quinze.
Le noyau dur identifié par Abuja présente pourtant un paradoxe saisissant. Le Nigeria, poids lourd régional représentant plus de la moitié du PIB de la CEDEAO, affiche une inflation durable à deux chiffres, un naira sous pression et des déséquilibres structurels persistants. Le Ghana, autre pilier pressenti, sort tout juste d’une crise de la dette ayant nécessité un passage par le FMI. Dans ces conditions, construire une union monétaire crédible autour d’économies encore fragiles relève du défi technique majeur, bien éloigné des déclarations d’intention politiques.
Ce scénario, économiquement risqué, pourrait en revanche servir les ambitions souverainistes des pays de l’Alliance des États du Sahel. Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la dénonciation du franc CFA comme héritage colonial constitue un marqueur politique fort. Un Eco lancé sans l’UEMOA, donc sans le socle CFA, offrirait une rupture narrative bien plus nette qu’une simple réforme cosmétique du système existant. Au Sénégal également, le Premier ministre Ousmane Sonko a relancé le débat, appelant à une transformation profonde plutôt qu’à des retouches symboliques.
La Côte d’Ivoire, premier économiste de l’UEMOA avec environ 40 % du PIB de la zone, observe ces évolutions avec circonspection. Abidjan, qui détient les commandes au sein de l’union monétaire existante, hésite à diluer son influence dans un ensemble élargi dominé par les fluctuations pétrolières nigérianes. Le communiqué officiel insiste certes sur une architecture inspirée du modèle européen, mais la question centrale n’est plus celle du calendrier : elle est celle de la crédibilité macroéconomique d’un futur ensemble qui pourrait naître de l’assemblage des économies les moins convergentes de la région.



