Alors que le président Paul Biya séjourne hors du Cameroun, des décrets présidentiels viennent de bouleverser le haut commandement militaire. Cinq nouveaux généraux de brigade ont été nommés, à la tête de commandements territoriaux et d’unités d’élite, dont la garde présidentielle. Un nouveau major général de l’état-major des armées a également été désigné. Ces nominations, publiées en l’absence physique du chef de l’État, verrouillent le dispositif sécuritaire tout en ayant une portée politique évidente.
Le général de brigade Raymond Jean Charles Beko’o Abondo conserve le commandement de la garde présidentielle, poste qu’il occupe depuis treize ans. Une première pour cette unité créée en 1985, jamais dirigée jusqu’ici par un officier de ce rang. Ce maintien, assorti d’une promotion, traduit une confiance renouvelée de la part du pouvoir, selon des sources sécuritaires. Par ailleurs, le général de division Ebaka Hippolyte devient major général des armées, succédant à un prédécesseur admis en deuxième section fin juillet. Six commandants territoriaux ont été nommés dans quatre des cinq régions militaires interarmées, couvrant des zones stratégiques comme le Centre, le Littoral, le Sud-Ouest anglophone, et l’Extrême-Nord, où l’armée lutte contre Boko Haram.
Ces décrets interviennent dans un contexte politique sensible. Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, est âgé de 92 ans et son absence prolongée du territoire suscite régulièrement des interrogations sur la continuité de l’État. Depuis fin décembre 2025, il a annoncé la formation prochaine d’un nouveau gouvernement, sans que celle-ci ne soit encore effective. Les nominations militaires, en son absence, relancent les spéculations sur l’état de santé du président et sur les ressorts réels de la décision. Pour un colonel à la retraite, interrogé sous couvert d’anonymat, ces actes ne peuvent émaner que du chef de l’État, rappelant que l’armée reste sous son autorité directe. Mais elles surviennent aussi à un moment où la pression sécuritaire est forte, avec des menaces djihadistes persistantes et une crise anglophone qui n’a pas été résorbée.
Ce remaniement militaire a valeur de signal. Il renforce le dispositif sécuritaire autour des institutions et des zones sensibles, tout en préparant vraisemblablement le terrain pour le prochain gouvernement annoncé. En nommant des généraux à des postes clés, Paul Biya verrouille l’appareil répressif et protecteur avant d’éventuelles réformes politiques. Cependant, l’opposition, en particulier le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), ne cache pas ses doutes. Justin Noa, secrétaire général du parti, demande des preuves tangibles de l’exercice effectif des fonctions présidentielles, estimant que ces nominations ne sauraient suffire à rassurer sur la capacité du chef de l’État à gouverner pleinement.
La nomination de six commandants territoriaux dans des zones comme l’Est, frontalière avec la Centrafrique, ou l’Extrême-Nord, théâtre des attaques de Boko Haram, montre que le pouvoir entend maintenir une pression militaire constante. Mais cette réorganisation intervient dans un climat d’incertitude politique. Les observateurs notent que ces mouvements dans la hiérarchie militaire sont aussi un moyen de s’assurer de la loyauté des troupes, alors que le successeur éventuel de Paul Biya reste une inconnue. L’absence de communication officielle sur le retour du président et sur la composition du futur gouvernement alimente les rumeurs, tandis que les nouveaux généraux devront faire face à des défis opérationnels immédiats.
Un spécialiste des questions sécuritaires, qui s’exprime sous réserve, estime que ces promotions relèvent d’une logique de continuité et de récompense, mais aussi d’une anticipation des crises à venir. Le maintien de Beko’o Abondo à la garde présidentielle, unité stratégique s’il en est, confirme la volonté de ne pas changer de cheval vainqueur. En revanche, le renouvellement partiel des commandants territoriaux ouvre la voie à une nouvelle génération d’officiers, plus jeunes, qui pourraient incarner une modernisation de l’outil militaire. Reste que, pour l’opposition et une partie de la société civile, ces décrets, signés en l’absence du président, posent la question de la transparence et de la réalité du commandement suprême, dans un pays où l’armée a toujours joué un rôle politique central.



