L’Afrique de l’Ouest émerge comme le principal débouché de remplacement pour les exportations indiennes de diesel, brutalement détournées du marché européen. Cette recomposition majeure des flux énergétiques mondiaux est une conséquence directe de l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2026, d’une réglementation européenne interdisant l’importation de carburants raffinés à partir de pétrole russe.
Selon les données des cabinets d’analyse Kpler et Vortexa, l’Inde, qui exportait en moyenne 137 000 barils par jour de diesel vers l’Union européenne en 2025, n’y a envoyé aucune cargaison en janvier 2026. Dans le même temps, ses livraisons vers l’Afrique de l’Ouest ont atteint des niveaux records, culminant à environ 155 000 barils par jour en décembre 2025. Ce pivot géographique contraint les raffineurs indiens, comme le géant Reliance, à arbitrer entre leur approvisionnement en brut russe à prix réduit et l’accès au marché européen.
Cette nouvelle règle européenne vise à colmater une brèche cruciale dans le dispositif de sanctions adopté après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Jusqu’alors, le pétrole russe, acheté à bas prix par des pays tiers comme l’Inde et la Turquie, pouvait être raffiné puis réexporté vers l’Europe sous forme de produits finis. La réglementation exige désormais qu’une cargaison destinée à l’UE n’ait aucun lien avec du brut russe dans les 60 jours précédant son embarquement, sauf capacité à prouver une séparation physique stricte des flux.
Les analystes prévoient que cette reconfiguration des échanges sera durable. L’Europe doit désormais sécuriser ses approvisionnements en diesel auprès d’autres sources, notamment les États-Unis et le Moyen-Orient. Pour l’Inde, l’Afrique de l’Ouest s’impose comme un débouché structurel, bien que potentiellement moins rémunérateur. Cette évolution démontre la capacité des sanctions à remodeler les routes commerciales globales, même si elle ne réduit pas, à ce stade, les volumes totaux de pétrole russe écoulés sur le marché mondial.
La Turquie, autre plaque tournante clé, est confrontée au même dilemme. Ses exportations de diesel vers l’UE ont chuté de moitié en janvier, à environ 45 000 barils par jour. Des raffineries spécifiques, comme la raffinerie Star du groupe azerbaïdjanais Socar, qui continue d’importer du brut russe, sont directement exclues du marché européen. Selon Clare Morris, analyste chez Energy Aspects, ce rééquilibrage crée un marché du diesel plus fragmenté et géopolitiquement segmenté.
Pour les pays d’Afrique de l’Ouest, cet afflux de diesel indien pourrait se traduire par une pression à la baisse sur les prix à la pompe à court terme, dans une région très sensible au coût de l’énergie. Cependant, cette nouvelle dépendance vis-à-vis d’un flux né d’une contrainte géopolitique extérieure soulève des questions sur la stabilité et la pérennité de cet approvisionnement. Elle illustre une fois de plus le rôle de l’Afrique comme espace de rééquilibrage pour les surplus et les redirections des marchés mondiaux, souvent subi plus que choisi.



