Le général Muhoozi Kainerugaba, chef des Forces de défense ougandaises et fils du président Yoweri Museveni, a été reçu ce week-end à Kigali par Paul Kagame pour une visite officielle de deux jours. Au cœur des échanges : le renforcement de la coopération bilatérale et la sécurité dans l’Est de la RDC, où les intérêts rwandais et ougandais se chevauchent dangereusement. Une rencontre à haut risque, tant les contentieux entre les deux pays restent profonds.
Arrivé samedi à l’aéroport international de Kigali, Muhoozi Kainerugaba a été accueilli par son homologue rwandais, le général Mubarakh Muganga, avant de s’entretenir longuement avec Paul Kagame. Selon la présidence rwandaise, les discussions ont porté sur les relations bilatérales, en nette amélioration après des années de crise ouverte, et sur les défis sécuritaires communs. Mais au-delà du protocole, c’est le volet militaire qui concentre l’attention : le général ougandais doit rencontrer les responsables des Forces de défense rwandaises pour envisager une coopération opérationnelle plus poussée, notamment en matière de renseignement et de patrouilles conjointes.
Ce rapprochement spectaculaire est le fruit d’un long chemin depuis la fermeture du poste-frontière de Gatuna en 2019 et les accusations réciproques d’espionnage et de soutien à des groupes rebelles. Pendant près de trois ans, les deux capitales ont vécu sur un fil, jusqu’à un accord de paix signé en août 2022 sous médiation angolaise. Depuis, les gestes d’apaisement se multiplient : réouverture des frontières, reprise des vols commerciaux, et désormais cette visite du successeur désigné de Museveni à Kigali. Mais la méfiance persiste, alimentée par l’épineux dossier congolais, où Kigali et Kampala soutiennent officiellement des opérations distinctes contre les rebelles du M23 et des ADF, avec des agendas parfois contradictoires.
Les perspectives de cette visite sont à double tranchant. À court terme, elle pourrait déboucher sur des mécanismes concrets de coordination militaire dans l’Est congolais, où les troupes ougandaises sont déployées dans le cadre de la force régionale, tandis que Kigali est accusé par Kinshasa de soutenir le M23. Une convergence opérationnelle réduirait les risques d’incidents entre armées voisines et offrirait un front uni contre les groupes armés. Mais à moyen terme, la surenchère sécuritaire risque de se heurter aux calculs politiques intérieurs : Muhoozi, pressenti comme successeur de Museveni, utilise cette visite pour asseoir sa stature régionale, tandis que Kagame y voit un moyen de verrouiller son flanc nord alors que la pression internationale s’accroît sur le Rwanda.
Les observateurs restent prudents. « Cette rencontre est un signal fort, mais elle ne gomme pas les divergences structurelles, notamment sur le partage des ressources hydrauliques et le tracé frontalier », souligne un diplomate basé à Goma. D’autant que Muhoozi, connu pour ses tweets provocateurs et son franc-parler, a par le passé menacé d’intervenir militairement au Rwanda en 2019. Les deux généraux se connaissent pourtant bien, ayant combattu côte à côte dans des coalitions régionales par le passé. La question est de savoir si cette familiarité militaire peut transcender les rivalités d’influence dans la région des Grands Lacs, où chaque geste est interprété comme un rapport de force.
En coulisses, les services de renseignement rwandais et ougandais auraient déjà échangé des informations sur les mouvements des groupes rebelles, une avancée inédite depuis cinq ans. Mais l’équilibre reste fragile : toute recrudescence des violences en RDC, ou toute accusation non vérifiée de soutien à une rébellion, pourrait faire voler en éclats cette réconciliation balbutiante. La visite de Muhoozi est donc moins une fin qu’un début, un test de confiance dont les résultats se mesureront sur le terrain, loin des salons de Kigali. Pour les populations de l’Est congolais, qui paient le prix fort de ces rivalités, l’espoir d’une paix durable repose sur la capacité de Kagame et Museveni à transformer cette poignée de main en actions concrètes. Le temps presse.



