Dix morts, des dizaines de blessés, plus de deux cents habitations réduites en cendres. En deux jours, début juin 2026, la sous préfecture de Kim, dans la province du Mayo Kébbi Est, a été le théâtre d’une flambée de violences entre agriculteurs sédentaires et éleveurs peuls. Le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Bongor, Mahamat Abdou Issa, confirme un bilan alourdi par une attaque de représailles d’une rare intensité.
Tout commence le 4 juin dans le village de Selle. Un troupeau en transhumance traverse un champ cultivé appartenant à une jeune femme. Après sa protestation, un jeune éleveur peul la blesse au front. L’altercation dégénère rapidement en affrontement armé entre villageois et éleveurs. Premier bilan : deux morts, deux blessés, deux jeunes Peuls portés disparus. Le lendemain, vers 17 heures, des éleveurs peuls lancent une attaque ciblée contre le village voisin de Kroup. Six habitants sont tués, 219 cases et chambres incendiées, quatre bœufs et trois chevaux emportés. Au total, huit autochtones et deux Peuls ont péri.
Ces affrontements s’inscrivent dans une séquence tragiquement cyclique au Sahel. La raréfaction des terres, liée aux changements climatiques et à l’avancée du désert, exacerbe les tensions ancestrales entre agriculteurs et éleveurs. Au Tchad, comme ailleurs dans la région, les couloirs de transhumance officiellement tracés sont souvent ignorés, et l’autorité de l’État reste faible dans les zones rurales. Chaque année, la saison des pluies, qui modifie les parcours du bétail, ravive ces conflits. Mais rarement avec une telle violence en si peu de temps.
Les forces de défense et de sécurité déployées sur place ont interpellé 31 personnes, en possession d’armes à feu, de munitions et d’armes blanches. Les chefs d’accusation sont lourds : assassinat, incendie volontaire, destruction de biens, association de malfaiteurs, coups et blessures volontaires, extorsion. D’autres suspects sont en fuite et activement recherchés. Le procureur assure que le calme est revenu. Pourtant, la question reste entière : comment éviter que la prochaine altercation, aussi banale soit elle, ne bascule à nouveau dans le massacre ? Sans médiation foncière structurelle et sans application ferme des règles de transhumance, ces tueries resteront des éclats prévisibles d’une guerre lente de territoires.
Le procureur Mahamat Abdou Issa a également mis en garde contre les dérives numériques. Il appelle à la retenue dans les commentaires diffusés sur les réseaux sociaux et les médias en ligne, tout en reconnaissant l’émotion légitime des populations. Une mise en garde inhabituelle dans un pays où les rumeurs en ligne ont déjà attisé des représailles communautaires. Ce faisant, il pointe du doigt un autre champ de bataille : celui des récits. Dans ces régions où la mémoire des violences est longue, un mot de trop sur Facebook peut allumer un feu plus vite qu’une machette.



