L’Afrique a enregistré la plus forte croissance mondiale du nombre de développeurs de logiciels entre 2019 et 2024, avec une progression annuelle moyenne de 21 %. C’est le principal enseignement d’un rapport publié le 24 mars par le Boston Consulting Group (BCG), qui place le continent loin devant l’Asie (16,6 %), l’Amérique latine (19,8 %) ou l’Europe (11,3 %). Pourtant, ce dynamique ne suffit pas à masquer l’écrasante domination d’autres régions en volume absolu de talents.
Le rapport, intitulé « Develop the Developers : A Strategic Priority for Africa », s’appuie sur les données de GitHub, la plateforme de référence pour l’hébergement et la collaboration en développement logiciel. Il utilise une définition large du terme « développeur », incluant étudiants, chercheurs et autodidactes, et non seulement les ingénieurs sous contrat. En nombre absolu, l’Afrique ne comptait que 4,7 millions de ces talents fin 2024, contre 73,9 millions pour l’Asie et 27,5 millions pour l’Europe. Un écart colossal qui relativise la performance en croissance.
Ce retard structurel s’explique par des décennies de sous-investissement dans l’éducation numérique, une pénétration inégale d’Internet et des politiques publiques souvent inadaptées aux besoins du secteur technologique. Pourtant, la jeunesse africaine, massivement connectée et de plus en plus formée aux outils numériques, pousse une transformation silencieuse. Le rapport note que l’intensité de codage, mesurée par le nombre de développeurs pour 1 000 habitants, révèle des disparités internes frappantes. Le Kenya, avec 57,5 millions d’habitants, affiche ainsi une densité de codeurs supérieure à celle du Nigeria, pourtant quatre fois plus peuplé.
Les perspectives dépendront de la capacité des États à transformer cette croissance en avantage compétitif durable. Le BCG insiste sur le lien direct entre développement logiciel et compétitivité en intelligence artificielle (IA), apprentissage automatique (ML) et science des données (DS). Or, la plupart des développeurs africains spécialisés dans ces domaines restent concentrés en Afrique du Nord et au Kenya. Si le continent veut peser dans l’économie numérique mondiale, il devra massivement investir dans les filières STEM, les infrastructures de recherche et l’inclusion des femmes, encore largement sous-représentées.
La Tunisie, le Kenya et le Maroc se distinguent comme les véritables moteurs régionaux, alliant taille critique et dynamique de croissance. Le Maroc possède une communauté solide, mais plafonne avec moins de 12 % de développeuses en 2024. À l’inverse, la Tunisie a été le pays africain le plus performant sur la décennie 2015-2024 pour la progression de la part des femmes dans le développement logiciel, atteignant 24 %. Un signal politique fort dans un secteur où la mixité reste un défi majeur.
Le rapport établit une corrélation claire entre densité de développeurs et production scientifique. Le Maroc et l’Égypte, qui affichent les taux de développeurs pour 1 000 habitants les plus élevés du continent, comptaient également le plus grand nombre de publications scientifiques spécialisées en 2020. L’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte et le Kenya concentrent entre 15 % et 20 % de leurs développeurs dans l’IA, contre une moyenne africaine de 13,9 %. Une spécialisation qui n’est pas un hasard, mais le résultat de politiques assumées en faveur des STEM, des compétences linguistiques et d’une infrastructure universitaire solide.



