La militante antiraciste tunisienne Saadia Mosbah a été condamnée jeudi soir à huit ans de prison et à une amende de 100 000 dinars, soit environ 30 000 euros. Un verdict lourd, prononcé alors que ses avocats n’ont pas encore eu accès au détail du jugement. L’icône de la lutte contre les discriminations raciales est incarcérée depuis près de deux ans pour des accusations de malversations financières et de blanchiment d’argent, que sa défense estime infondées.
Ce jugement intervient après des plaidoiries qui, selon les avocats de la militante de 66 ans, avaient pourtant démontré son innocence. Le fils de Saadia Mosbah, Fares, a été condamné à trois ans ferme, tandis qu’une autre militante de son association a écopé de deux ans. Trois prévenus ont bénéficié d’un non-lieu. Sur le fond, les charges financières peinent à convaincre les observateurs, d’autant que le détail des motifs retenus par le tribunal reste, à ce stade, inaccessible aux avocats.
Pour comprendre ce dossier, il faut remonter à février 2023. À cette époque, le président Kaïs Saïed tient un discours d’une rare violence contre les migrants subsahariens, qu’il qualifie de « hordes » venues modifier la composition démographique du pays. Saadia Mosbah, figure historique de la lutte antiraciste et coartisane de la loi de 2018 contre la discrimination raciale, s’était immédiatement mobilée pour défendre les droits des exilés. Son engagement public l’avait placée en première ligne face à un pouvoir de plus en plus répressif vis-à-vis des voix dissidentes.
La condamnation de la militante s’inscrit dans un mouvement plus large de verrouillage de l’espace civique tunisien. « C’est un jugement choquant qui n’a rien à voir avec le dossier, a réagi Me Hela Ben Salem auprès de l’AFP. C’est un message clair : le travail associatif est suspect aux yeux du régime actuel. » Depuis le coup de force constitutionnel de Kaïs Saïed en 2021, de nombreux militants, journalistes et responsables d’ONG sont poursuivis ou réduits au silence. L’association Mnemty, fondée par Saadia Mosbah, était l’une des dernières structures à défendre ouvertement les migrants.
Les réactions ne se sont pas fait attendre. Devant le tribunal, plusieurs défenseurs des droits humains se sont rassemblés pour dénoncer un « dossier vide » et réclamer la libération de la militante. Mais ce verdict dépasse le cadre judiciaire. Il intervient dans un contexte où la Tunisie est devenue une plaque tournante des migrations vers l’Europe, et où les refoulements violents de migrants subsahariens aux frontières tunisiennes se multiplient. En criminalisant celle qui en assurait la protection, le pouvoir adresse un signal explicite à toute la société civile.
Pour Affet Mosbah, sœur de la militante, Saadia est devenue un « bouc émissaire ». Une manière de sanctionner symboliquement tous ceux qui s’opposent au discours sécuritaire et xénophobe promu par la présidence. Le message est d’autant plus fort que la militante avait participé à l’élaboration de la loi contre le racisme, un texte aujourd’hui régulièrement contourné par les pratiques policières et administratives.
Dans ce contexte, la défense prépare déjà ses recours. Mais l’issue judiciaire n’est plus le seul enjeu. La question est désormais politique : jusqu’où ira la répression contre les acteurs associatifs en Tunisie ? L’affaire Saadia Mosbah pourrait marquer un tournant, en contraignant les organisations de défense des droits humains à une discrétion forcée, ou au contraire en cristallisant une résistance face à ce qu’elles considèrent déjà comme une justice instrumentalisée.



