Le président de l’Association des magistrats tunisiens, Anas Hmaidi, a été condamné vendredi 10 avril à un an de prison. Motif officiel : atteinte à la liberté du travail. Mais ses pairs y voient un avertissement clair adressé à tous les juges qui oseraient contester les décisions du pouvoir exécutif. Le ton est donné : en Tunisie, l’indépendance de la justice recule, et la répression judiciaire se normalise.
Anas Hmaidi était présent à la conférence de presse de son association, mais il est resté silencieux. Ce sont ses collègues, Aïcha Ben Belhassen et Mohamed Ben Meftah, qui ont détaillé les dessous de sa condamnation. Selon eux, le dossier repose sur des irrégularités procédurales flagrantes. L’affaire a été transférée d’un tribunal à un autre à plusieurs reprises, une manoeuvre qui nourrit de sérieux doutes sur l’impartialité des juges saisis. La condamnation vise moins un homme qu’un symbole : celui d’un corps judiciaire qui refuse de plier.
Depuis la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature en 2022, l’Association des magistrats tunisiens, active depuis les années 1990, est devenue le seul rempart à la mainmise de l’exécutif sur la justice. Anas Hmaidi avait ouvertement dénoncé cette dissolution ainsi que la révocation de 57 juges par le pouvoir. Son combat lui vaut aujourd’hui une peine de prison. Ce n’est pas un cas isolé : c’est l’aboutissement logique d’une dérive autoritaire que les observateurs internationaux documentent depuis plusieurs années.
À court terme, cette condamnation risque de produire l’effet inverse de celui attendu par le pouvoir. Plutôt que de terrifier les magistrats, elle pourrait radicaliser une partie de la profession et pousser les associations de défense des droits humains à intensifier leur pression. La Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Union internationale des magistrats ont déjà dénoncé une « atteinte à l’État de droit ». Si la tendance se confirme, la Tunisie s’éloigne un peu plus du modèle démocratique issu de 2011, au moment où son économie exige pourtant des institutions stables et crédibles.
Les ONG ne sont pas les seules à s’alarmer. Au sein même de la société tunisienne, cette affaire ravive le souvenir des années Ben Ali, où la justice servait d’instrument de répression. En criminalisant un magistrat qui ne faisait que documenter les abus du pouvoir, l’exécutif envoie un signal funeste : la critique publique d’une décision présidentielle peut désormais mener en prison. Les collègues d’Anas Hmaidi l’ont répété : sa condamnation n’est pas un accident judiciaire, mais une stratégie délibérée d’intimidation.
Reste une question que les observateurs internationaux peinent à évacuer : combien de juges accepteront encore de rendre des décisions contraires aux intérêts du pouvoir ? En l’absence de réaction ferme des partenaires européens et des institutions financières internationales, la tentation sera grande, pour l’exécutif tunisien, d’étendre cette méthode à d’autres corps intermédiaires. Le silence diplomatique, jusqu’ici, a souvent été interprété comme un laisser passer. Anas Hmaidi pourrait bien n’être que le premier d’une longue liste.



