L’Assemblée générale des Nations unies a adopté, mercredi 25 mars, une résolution déclarant la traite des esclaves africains et l’esclavage racialisé comme « les plus graves crimes contre l’humanité ». Porté par le Ghana, ce texte non contraignant a recueilli 123 voix favorables, mais a suscité l’opposition de trois pays États Unis, Israël et Argentine, tandis que 52 États, dont les membres de l’Union européenne et le Royaume Uni, ont choisi l’abstention. Le président ghanéen John Mahama, présent à New York, a salué une avancée qu’il qualifie d’« historique », au nom d’un combat mené par l’Union africaine pour la reconnaissance et la justice réparatrice.
Le cœur du débat réside dans la qualification juridique retenue. Plusieurs pays, notamment européens, ont refusé de soutenir le texte au motif qu’il établit une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité, une notion qu’ils estiment devoir rester unitaire. La résolution, qui condamne une « injustice inhumaine et persistante », ouvre pourtant une brèche politique majeure en reconnaissant la singularité de ce crime par son ampleur, sa durée et son caractère racialisé. Pour les États africains, cette distinction n’est pas une simple formule : elle constitue le préalable nécessaire à toute démarche de réparation.
Adoptée en ce jour de commémoration dédié aux 13 millions d’Africains déportés entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle, la résolution s’inscrit dans un long effort de l’Union africaine pour faire reconnaître la traite transatlantique comme un crime structurel, fondateur de l’ordre économique et racial moderne. Le Ghana, par la voix de son président, a rappelé que cette mémoire est ancrée dans sa géographie même : ses forts et ses châteaux sur la côte atlantique demeurent des lieux de mémoire de cette déportation massive. Mais jusqu’ici, les instances onusiennes n’étaient jamais allées aussi loin dans la caractérisation du crime.
Si la résolution constitue une victoire symbolique, elle n’impose aucune obligation contraignante aux États. Elle appelle néanmoins à un processus de justice réparatrice, invitant les nations à prendre des mesures concrètes pour réparer les torts du passé. Washington a d’ores et déjà rejeté toute lecture qui ferait des États modernes des débiteurs de réparations pour des faits antérieurs à leur existence. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a pour sa part exhorté les diplomates à traduire leurs déclarations en actes, une mise en garde qui souligne le décalage persistant entre le droit proclamé et la volonté politique effective.
Pour Accra, les réparations ne sauraient se limiter à des compensations financières. Le gouvernement ghanéen milite pour des programmes d’éducation, des fonds destinés à la jeunesse et des mécanismes de soutien aux entrepreneurs, afin de corriger les inégalités structurelles héritées de l’esclavage. Parallèlement, la question de la restitution des objets culturels s’impose comme un volet essentiel. Des millions de pièces, issues des royaumes ashanti, du Bénin ou de l’empire du Mali, sont encore conservées dans des musées européens et américains. Ces artefacts, rappellent les autorités ghanéennes, ne sont pas de simples biens patrimoniaux : ils portent une valeur spirituelle et identitaire.
Le professeur Emmanuel Saboro, spécialiste des mémoires de l’esclavage à l’université de Cape Coast, souligne que l’absence de cadre juridique universel sur les réparations rend leur mise en œuvre incertaine. Contrairement au précédent de l’Allemagne avec Israël après la Seconde Guerre mondiale, la traite transatlantique engage une multiplicité d’acteurs et une période trop vaste pour établir une responsabilité linéaire. Pourtant, pour les militants et une partie croissante de la société civile africaine, le temps des déclarations est révolu. L’enjeu est désormais de savoir si cette qualification historique par l’ONU marquera le début d’un véritable transfert de ressources et de reconnaissance, ou si elle restera, comme le craignent certains observateurs, un vote sans lendemain.



