À la veille d’une réunion cruciale du Conseil de sécurité des Nations unies sur la Libye, le 21 avril, les deux principales autorités de Tripoli, le Conseil présidentiel et le Conseil suprême d’État, ont lancé une attaque d’une rare violence contre la Mission d’appui des Nations unies en Libye, la Manul. Accusée d’« empiéter sur la souveraineté libyenne », la mission onusienne voit sa légitimité contestée par ceux-là mêmes qu’elle est censée aider à réconcilier.
Le cœur du litige réside dans la décision de la Manul de réduire à la dernière minute le format du comité du « dialogue structuré » libyen, une instance censée rapprocher les positions des acteurs politiques. Le Conseil suprême d’État, dirigé par Mohammed Takala, a exprimé sa « grave préoccupation » face à cette méthode, accusant la mission onusienne de soutenir « des entités familiales et des groupes régionaux » pour contourner les règles établies. Une allusion directe au plan controversé de Massad Boulos, envoyé spécial américain pour l’Afrique, qui proposerait de placer un fils du maréchal Khalifa Haftar à la présidence tout en maintenant Abdelhamid Dbeibah au poste de premier ministre.
Ces accusations ne surgissent pas dans un vide politique. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est déchirée entre des institutions parallèles et des autorités rivales. Le Conseil présidentiel et le Conseil suprême d’État incarnent la branche occidentale reconnue par l’ONU, tandis que le maréchal Haftar, commandant de l’Armée nationale libyenne, contrôle l’est et une partie du sud. La Manul, créée pour accompagner le processus de transition, a toujours évolué sur un fil, oscillant entre médiation impartial et ingérence perçue. L’épisode actuel rappelle que chaque initiative onusienne est désormais scrutée comme un possible alignement avec l’une ou l’autre faction.
L’escalade verbale de Tripoli risque de paralyser davantage le processus de réconciliation. Si le Conseil de sécurité ne parvient pas à recadrer rapidement le mandat de la Manul ou à rassurer les autorités de l’Ouest libyen, le dialogue structuré pourrait s’effondrer. À terme, c’est la perspective d’élections nationales, sans cesse repoussée, qui s’éloignerait un peu plus. Les capitales occidentales, déjà divisées sur la stratégie à adopter face à Haftar, devront arbitrer : soutenir une mission onusienne contestée ou accepter un rééquilibrage des forces au profit de l’est libyen.
Curieusement, alors que Tripoli dénonce la Manul, le maréchal Haftar a lui-même salué son action. Dimanche à Benghazi, sa rencontre avec Stephanie Khoury, numéro deux de la mission onusienne, a été jugée « constructive » par son entourage. Son bureau a notamment souligné les « progrès réalisés dans le dialogue structuré, surtout dans le dossier d’unification du budget général de l’État ». Ce contraste saisissant révèle la fragmentation politique libyenne : ce qu’un camp qualifie d’ingérence, l’autre le perçoit comme un progrès. La Manul, prise en tenaille, devra désormais choisir entre ménager Tripoli ou capitaliser sur l’ouverture de l’est.
Les accusations du Conseil suprême d’État contre la Manul ne sont pas seulement diplomatiques. Elles visent à délégitimer tout processus qui échapperait au contrôle des factions installées à Tripoli. En dénonçant « des personnalités suspectes » imposées au dialogue, les autorités tentent de verrouiller l’accès à la table des négociations. Mais cette stratégie comporte un risque majeur : en rejetant la médiation onusienne, Tripoli pourrait pousser les États occidentaux à s’appuyer davantage sur Haftar, renforçant ainsi celui qu’elle prétend combattre. La véritable question n’est plus de savoir si la Manul est impartiale, mais si la Libye peut encore se permettre de rejeter son arbitrage.



