La Mauritanie bascule un peu plus dans l’incertitude politique. Ce 21 avril, deux députées de l’opposition, Mariem Cheikh et Ghamou Achour, toutes deux membres du mouvement abolitionniste IRA, ont été placées sous mandat de dépôt et incarcérées. Motif : des critiques à l’encontre du président et du gouvernement, diffusées en direct sur les réseaux sociaux. Le parquet général a invoqué un « flagrant délit » pour suspendre leur immunité parlementaire. L’opposition, elle, parle déjà de dérive autoritaire.
La décision judiciaire a sidéré Nouakchott. Mariem Cheikh a été emprisonnée avec son nourrisson de trois mois. Le parquet justifie la procédure par la qualification d’« insulte aux institutions », ce qui permet, en droit mauritanien, de contourner l’immunité des élus. Sauf que les faits reprochés sont avant tout des prises de parole politiques. Aucune incitation à la violence, aucun appel à l’insurrection : juste des critiques acerbes, mais légales, contre la ligne du pouvoir. En choisissant la prison plutôt que la convocation, la justice prend un risque majeur.
L’IRA, fondé par Biram Dah Abeid, est le fer de lance de la lutte contre les séquelles de l’esclavage en Mauritanie, où la pratique a été officiellement abolie en 1980, puis criminalisée en 2015. Ses membres, issus en grande partie de la communauté Haratine, paient cher leur engagement : arrestations à répétition, procès politiques, pressions administratives. Ce nouvel épisode s’inscrit dans une stratégie d’étouffement des voix critiques, alors même que le régime de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani tente de soigner son image à l’international, notamment auprès des bailleurs de fonds européens.
L’incarcération de deux députées risque de refermer brutalement le faible espace de dialogue national qu’un pouvoir isolé cherchait à maintenir avec une partie de l’opposition modérée. L’IRA, qui ne reconnaît pas la légitimité des institutions issues du système en place, pourrait radicaliser sa contestation. À court terme, la mobilisation diplomatique de certaines ONG internationales et d’ambassades occidentales sera déterminante. Mais rien ne dit que Nouakchott cèdera : le régime a déjà montré par le passé sa capacité à encaisser la pression extérieure.
L’état de santé de Ghamou Achour inquiète ses proches, tandis que les conditions de détention d’un nourrisson en prison posent une question élémentaire de dignité. Pour les défenseurs des droits humains, ce n’est pas un excès de zèle judiciaire, mais un message clair : aucun élu issu de la marge critique, même protégé par l’immunité, ne peut impunément dénoncer le pouvoir. En frappant des femmes, l’exécutif espère peut être décapiter moralement un mouvement. Mais l’histoire récente en Mauritanie montre que la prison a souvent transformé des militants en symboles.



