Plus de 50,5 millions d’Éthiopiens sont officiellement inscrits sur les listes électorales en vue des élections législatives du 1er juin 2026. Un chiffre historique pour le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, annoncé vendredi par la Commission électorale nationale éthiopienne (NEBE). La présidente de l’institution, Melatwork Hailu, a salué un processus réussi, sans toutefois évoquer les fractures politiques et sécuritaires qui menacent déjà la tenue même du scrutin.
La campagne d’inscription, ouverte le 7 mars et close le 22 avril, a reposé sur un système hybride mêlant enregistrement en ligne et inscription physique. Selon les chiffres officiels, 5,5 millions de citoyens ont utilisé la plateforme numérique, tandis que la grande majorité a effectué la démarche sur place. La NEBE précise que l’enrôlement des candidats a eu lieu entre le 9 janvier et le 8 février. Les femmes représentent 46 % du corps électoral (23,1 millions), contre 54 % pour les hommes. Près de 195 000 agents sont déployés sur le terrain, et plus d’un milliard de birrs ont déjà été versés à quelque 70 000 personnels électoraux.
Ce septième scrutin national intervient dans un Éthiopie encore marquée par les séquelles de la guerre du Tigré (2020 2022) et par une flambée de violences intercommunautaires dans les régions d’Amhara et d’Oromia. Le précédent cycle électoral, en 2021, s’était déroulé dans une relative confusion avec des reports dans plusieurs circonscriptions. L’opposition et une partie de la société civile dénoncent régulièrement le contrôle du processus par le parti au pouvoir, le Parti de la prospérité, dirigé par le Premier ministre Abiy Ahmed. Le climat de méfiance reste vif, entre censure relative des médias et restrictions pesant sur certaines formations politiques.
La tenue même du scrutin le 1er juin prochain demeure incertaine. Plusieurs zones, notamment en zones rurales et dans les régions en conflit, n’ont pas pu organiser l’inscription dans des conditions jugées satisfaisantes. Des reports partiels ou un taux d’abstention élevé sont à craindre. Au niveau international, l’Union africaine et l’Union européenne observeront le scrutin, mais leur présence ne suffira pas à garantir un processus exempt de fraudes ou d’intimidations. L’enjeu réel est politique : Abiy Ahmed cherche une légitimité renouvelée, mais l’absence d’une opposition crédible et unifiée risque de priver ce vote de toute concurrence réelle.
Un chiffre interroge : la faiblesse relative de l’inscription numérique, qui ne représente qu’à peine 11 % du total, alors que l’Éthiopie compte l’une des populations les plus jeunes et connectées d’Afrique de l’Est. Cela révèle les limites de l’infrastructure technique et la persistance de la fracture numérique. Selon un expert électoral basé à Addis-Abeba joint par nos soins, le système en ligne a surtout fonctionné dans les grandes villes. Dans les campagnes, l’absence de réseau fiable et de matériel informatique a rendu cette option inutile. Autrement dit, la modernité affichée peine encore à masquer les réalités du terrain.
La répartition hommes femmes, avec un écart de huit points, n’a rien d’anodin. Il traduit moins un désintérêt des femmes qu’un accès inégal à l’enregistrement, souvent freiné par des contraintes sociales et pratiques : éloignement des bureaux de vote, faible temps disponible, ou encore pressions familiales. La NEBE communique sur un processus réussi, mais aucun bilan indépendant n’a encore été publié. La vraie épreuve ne sera pas le nombre d’inscrits, mais la capacité à garantir un vote libre, sûr et transparent. L’histoire récente du continent montre que des listes massives ne font pas des élections crédibles. L’Éthiopie devra prouver qu’elle maîtrise encore sa transition politique, alors que le souffle démocratique s’essouffle dans la Corne de l’Afrique.



