Quatre organisations majeures de la société civile tchadienne dénoncent une dérive autoritaire systématique. Dans un communiqué conjoint, la Coalition contre l’impunité (CCI), l’Association tchadienne pour la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme (ATPDH), le Public Interest Law Center (PILC) et l’Association des Femmes pour le Développement et la Culture de la Paix au Tchad (AFDCPT) accusent le régime d’avoir franchi un nouveau seuil dans la répression. Le déclencheur immédiat : une série d’arrestations coordonnées, qualifiées d’« enlèvements », visant plusieurs chefs de partis politiques et acteurs du Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP).
Les arrestations ont eu lieu le 25 avril 2026. Les signataires citent des figures comme le Pr Avoksouma Djona, président du parti Les Démocrates, arrêté avec son épouse, Néatobi Bidi Valentin (Parti Africain pour la Justice Sociale), Nassour Ibrahim Koursami (Les Patriotes), ou encore Max Kemkoye (UDP). Un journaliste, Avenir de la Tchiré, serait activement recherché. Selon la société civile, ces interpellations ont été menées par des agents de l’Agence nationale de sécurité (ANS). Le prétexte officiel – l’exécution d’un arrêt de la Cour suprême interdisant une marche prévue le 2 mai – est jugé juridiquement infondé. Les organisations estiment qu’on ne peut pénaliser un acte avant sa commission ni justifier une privation de liberté anticipée.
Ce n’est pas une première. Depuis la transition politique consécutive à la mort d’Idriss Déby Itno en 2021, puis l’élection controversée de Mahamat Idriss Déby en 2024, l’espace des libertés n’a cessé de se rétrécir. L’opposition dénonce régulièrement des procès politiques, des détentions arbitraires et une justice aux ordres. Le leader du parti Les Transformateurs, Succès Masra, incarne cette répression : incarcéré depuis près d’un an à l’issue d’un procès qualifié de « simulacre » par les défenseurs des droits humains. Les organisations signataires comparent même la situation aux « atrocités en cours dans le Dar Tama et le canton Korbol », une allusion directe à des violences restées impunies.
Rien ne laisse présager un infléchissement du pouvoir. Au contraire, cette vague d’arrestations coordonnées, sur fond d’interdiction de marche, envoie un signal clair : toute contestation collective sera matée préventivement. La société civile réclame la libération immédiate de Masra Succès et des leaders du GCAP, ainsi qu’un dialogue politique inclusif placé sous l’égide de l’État de droit. Mais sans pression extérieure forte, l’exécutif n’a aucun intérêt à céder. Les partenaires au développement du Tchad, souvent accusés de complaisance, sont interpellés. Leur réponse, dans les semaines à venir, déterminera si cette mise en garde reste lettre morte ou se transforme en levier diplomatique.
Ce communiqué n’est pas anodin. Parmi ses porte-paroles figurent Me Jacqueline Moudeina et Me Kemneloum Delphine Djiraïbé, deux avocates reconnues internationalement pour leur combat contre l’impunité. Moudeina, lauréate du prix des droits de l’homme des Nations unies, incarne une résistance légale et obstinée. Leur engagement expose ces figures à des risques réels : menaces, surveillance, ou pire. En s’exprimant collectivement, la CCI, l’ATPDH, le PILC et l’AFDCPT misent sur la force du nombre et sur une couverture médiatique extérieure que le régime tchadien peine encore à étouffer.
Le pouvoir qualifiera ces arrestations de mesures de sécurité légitimes contre des « troubles à l’ordre public ». C’est un classique. Mais la méthode – interpellations nocturnes par l’ANS, absence de mandats clairs, détention sans contrôle judiciaire immédiat – relève davantage de l’opération sécuritaire que de l’État de droit. Les signataires tiennent le régime « responsable de tout ce qui entamera l’intégrité physique et morale » des détenus. Autrement dit : si l’un d’eux disparaît ou est maltraité, la responsabilité politique sera directement engagée. Une mise en garde que les autorités ne peuvent ignorer, mais qu’elles choisissent souvent de mépriser.



