Pour la première fois dans l’histoire du catholicisme, un pape présente des excuses publiques et sans ambages pour le rôle direct joué par l’Église en tant qu’institution dans la légitimation de l’esclavage. Dans son encyclique « Magnifica Humanitas » publiée lundi, Léon XIV reconnaît que le Saint Siège, sollicité par les souverains, a « réglementé et légitimé » les conditions de soumission et de réduction en esclavage des « infidèles ». Une rupture nette avec les déclarations antérieures, qui évoquaient seulement la participation individuelle de chrétiens sans jamais assumer la responsabilité institutionnelle.
Le pape américain ne se contente pas d’une formule de regret. Il écrit noir sur blanc que l’Église a « longtemps toléré l’esclavage » et n’en est venue que tardivement à le condamner de manière absolue. Il rappelle que des esclaves ont appartenu à l’institution ecclésiale jusqu’au Moyen Âge, et que des conseils juridiques et théologiques ont été fournis aux cours royales pour encadrer l’asservissement des non chrétiens. Cette auto critique inclut une reconnaissance explicite d’une « blessure dans la mémoire chrétienne » dont l’institution ne peut se prétendre étrangère.
Pour comprendre le poids de cette déclaration, il faut remonter au XIXe siècle. C’est seulement sous Léon XIII, en pleine période coloniale, que l’Église émet une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage. Avant cela, la papauté avait publié des bulles comme « Dum Diversas » (1452) ou « Romanus Pontifex » (1455), qui autorisaient la réduction en esclavage des populations « païennes » et « infidèles » d’Afrique et du Nouveau Monde. Aucun pape n’avait jusqu’alors reconnu que ces textes n’étaient pas des anomalies, mais l’expression d’une politique institutionnelle.
Cette encyclique ouvre plusieurs chantiers redoutables pour le Vatican. D’abord, elle pourrait relancer les demandes de réparations financières ou symboliques de la part de pays africains et caribéens, comme l’avaient esquissé certains mouvements après la visite de Jean-Paul II à Gorée en 1992. Ensuite, elle fragilise la posture morale de l’Église sur d’autres sujets historiques, notamment la complicité avec les régimes coloniaux. Enfin, Léon XIV lie explicitement ce passé à son combat contre les « nouvelles formes d’esclavage » dans l’économie numérique, affirmant que l’Église ne peut dénoncer le présent sans juger son propre passé.
Ce qui frappe dans « Magnifica Humanitas », c’est l’absence de langue de bois. L’encyclique ne dit pas « certains chrétiens ont failli », mais « le Siège Apostolique romain est intervenu à plusieurs reprises pour légitimer l’esclavage ». Cette formulation engage la succession apostolique elle même, et non des dérives locales. Léon XIV, premier pape américain non européen, sait que son origine géographique lui confère une légitimité particulière pour rouvrir ce dossier que ses prédécesseurs italiens ou polonais avaient préféré contourner.
Des historiens comme l’ivoirien Issiaka Mandé ou le sénégalais Ibrahima Thioub rappellent que l’Église a été, pendant des siècles, non pas une force d’opposition à l’esclavage, mais un rouage juridique et moral de son fonctionnement. La demande de pardon, aussi solennelle soit elle, arrive près de deux cents ans après l’abolition officielle par les grandes puissances européennes. Pour de nombreuses communautés descendant d’esclaves, ce geste reste insuffisant tant qu’il n’est pas accompagné d’un accès aux archives vaticanes encore fermées sur la période. La vérité, rappellent ils, ne se décrète pas dans une encyclique : elle se documente.



