Le gouvernement congolais s’apprête à récupérer un trésor archéologique et économique de premier plan : les archives géologiques de l’époque coloniale belge, conservées au musée de Tervuren. Ces documents, qui représentent près de 500 mètres linéaires de rapports, cartes et carnets de terrain, pourraient redessiner la carte des investissements dans un sous-sol dont les ressources sont estimées à 24 000 milliards de dollars par l’administration américaine. L’enjeu est colossal pour la RDC, qui entend transformer ce passé minier en levier de souveraineté économique.
Ces archives, compilées avant l’indépendance de 1960, couvrent l’une des ceintures métallifères les plus riches du monde, avec des données sur le cuivre et l’or, mais aussi des indications sur le cobalt et le lithium. Leur numérisation, longtemps réclamée par Kinshasa, a pris un tour diplomatique après l’intérêt de la société américaine KoBold Metals, qui s’est vu opposer un refus du musée afin d’éviter tout monopole privé sur ces informations. Selon François Kervyn, géologue responsable du projet, ces documents sont « absolument incroyables » et témoignent d’un travail d’observation minutieux mené sans les outils modernes de localisation.
Déjà formulée par les autorités congolaises depuis plusieurs années, elle s’est accélérée après la rencontre entre le ministre des Mines Louis Watum Kabamba et des responsables belges et européens, aboutissant à la création d’une feuille de route commune pour la numérisation et la restitution. Un groupe de travail conjoint a été mis en place pour superviser le processus, que le ministère congolais qualifie de pas vers la « souveraineté géoscientifique » du pays. La majeure partie du territoire n’a encore jamais fait l’objet d’explorations systématiques, ce qui rend ces données d’autant plus stratégiques.
Kinshasa a récemment suspendu ses exportations de cobalt avant d’instaurer un régime de quotas, avec un plafond à 18 125 tonnes pour le dernier trimestre 2025 et un contingent annuel de 96 600 tonnes pour 2026, dont 10 % réservés à une réserve stratégique. Par ailleurs, tout droit d’exportation inutilisé au 30 juin sera automatiquement confisqué et reversé au régulateur ARECOMS. Cette mainmise croissante sur la filière cobalt vise à renforcer le contrôle étatique face à des acheteurs chinois historiquement dominants et à répondre aux exigences de traçabilité des marchés occidentaux.
La Chine contrôle déjà une part majeure du secteur du cuivre et du cobalt congolais, tandis que les États-Unis et l’Europe tentent de diversifier leurs chaînes d’approvisionnement, en quête de minéraux essentiels pour la transition énergétique et l’industrie de défense. L’offre de KoBold Metals, bien que rejetée par le musée de Tervuren, a permis à la société d’obtenir un accès direct aux données du gouvernement congolais, qualifié par Kinshasa de « partenariat stratégique ». La société numérise également les archives de l’université de Lubumbashi, avec plus de 170 000 pages déjà scannées, accessibles en ligne aux investisseurs en moins d’une minute.
En disposant d’une cartographie précise et historique, le pays pourrait attirer des capitaux tout en imposant ses conditions, notamment en matière de partage de la valeur ajoutée locale. Mais la prudence reste de mise : la numérisation est un préalable, pas une fin en soi. La capacité de l’État à réguler, contrôler et exploiter ces données en temps réel déterminera si ce legs colonial devient un outil d’émancipation économique ou un nouvel appel d’air pour les prédateurs étrangers. La bataille des archives ne fait que commencer, et elle se joue déjà sur le terrain diplomatique, technologique et réglementaire.



