L’Égypte a franchi une nouvelle étape décisive dans son programme nucléaire civil, jeudi 9 juillet 2026, avec l’installation de la cuve sous pression du réacteur de la deuxième unité de la centrale d’El-Dabaa, située dans le gouvernorat de Marsa Matrouh, sur la côte méditerranéenne. Cette opération, qualifiée d’« accomplissement majeur » par le premier ministre Moustafa Madbouly, intervient sept mois seulement après la mise en place de la cuve de la première unité, marquant une accélération notable du chantier. Pour Le Caire, ce geste technique est bien plus qu’une prouesse d’ingénierie : il incarne la concrétisation d’une ambition nationale vieille de plusieurs décennies, désormais ancrée dans la stratégie de la « Nouvelle République ».
La cuve sous pression, composant essentiel du réacteur, abrite le cœur nucléaire où se produit la réaction en chaîne. Son installation représente une phase critique dans la construction d’une unité, car elle conditionne la sûreté et la pérennité de l’ensemble. Celle d’El-Dabaa, réalisée dans les délais impartis, démontre la maîtrise technique croissante des équipes égyptiennes et russes, malgré les défis logistiques inhérents à un projet de cette envergure. La première unité doit être raccordée au réseau électrique national en 2028, et les trois autres suivront progressivement d’ici 2030, portant la puissance installée totale à 4 800 mégawatts, soit l’équivalent de plusieurs centrales thermiques.
Ce projet s’inscrit dans une quête de souveraineté énergétique que l’Égypte a amorcée bien avant les secousses géopolitiques récentes. Dès 2015, le régime du président Abdel Fattah Al-Sissi a officialisé le lancement de la centrale d’El-Dabaa, confiant sa réalisation au russe Rosatom, partenaire historique. Mais le contexte régional, marqué par les tensions sur les approvisionnements en gaz et les fluctuations des prix des hydrocarbures, a donné une nouvelle urgence à ce dossier. La Vision Égypte 2030, qui fait de l’énergie un pilier de la croissance et de la sécurité nationale, intègre désormais le nucléaire comme un levier de diversification, au même titre que les énergies renouvelables. En parallèle, la pression climatique et les engagements de réduction des émissions de carbone rendent cette option d’autant plus crédible.
À l’horizon 2030, El-Dabaa devrait couvrir près de 10 % des besoins électriques égyptiens et réduire significativement la facture des importations de gaz et de fioul. Mais les enjeux dépassent la seule production d’électricité. Le Caire mise sur ce mégaprojet pour asseoir son leadership régional, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, face à des concurrents comme les Émirats arabes unis, déjà dotés de Barakah, ou l’Arabie saoudite, encore en phase d’études. Sur le continent, l’Égypte se positionne clairement en pionnière, alors que l’Afrique du Sud, seule autre puissance nucléaire civile africaine, peine à moderniser son parc vieillissant. La réussite d’El-Dabaa pourrait ouvrir la voie à une coopération sud-sud dans le domaine de la formation et de la maintenance, renforçant l’influence cairote au sein de l’Union africaine.
Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, présent à la cérémonie, a salué l’engagement du Caire à respecter les normes de sûreté les plus strictes et à maintenir un usage exclusivement pacifique de l’atome. Ce label de confiance est essentiel pour rassurer les bailleurs de fonds et les partenaires techniques, mais aussi pour désamorcer les craintes régionales, notamment israéliennes, quant à une éventuelle prolifération. De son côté, le patron de Rosatom, Alexeï Likhatchev, a souligné l’accélération du chantier, rendue possible par une coordination exemplaire entre les équipes russes et égyptiennes. Cette synergie, rare dans les grands projets africains, témoigne d’une maturité institutionnelle que beaucoup d’observateurs n’anticipaient pas il y a dix ans.
Reste que ce bond en avant ne doit pas occulter les défis persistants. La gestion des déchets nucléaires, le coût final du projet – estimé à près de 30 milliards de dollars, financés en grande partie par un prêt russe – et la formation d’une main-d’œuvre qualifiée sur le long terme sont autant de sujets sensibles. Par ailleurs, la région d’El-Dabaa, proche du littoral, est exposée aux risques de montée des eaux et de séismes modérés, ce qui impose des normes de construction extrêmement rigoureuses. L’opposition locale, bien que discrète, n’a pas totalement disparu, et les autorités devront maintenir un dialogue transparent pour prévenir toute contestation. Enfin, la dépendance technologique vis-à-vis de Moscou, dans un contexte de sanctions occidentales renforcées, pourrait compliquer les approvisionnements en composants non russes, même si Rosatom affiche pour l’instant une résilience opérationnelle.
Au-delà du symbole, El-Dabaa incarne un test grandeur nature pour l’industrie égyptienne. Près de 30 % des équipements et des services sont déjà fournis par des entreprises locales, et ce taux devrait augmenter avec les phases ultérieures, conformément aux engagements pris par Rosatom. Le transfert de technologie, pierre angulaire de l’accord, pourrait à terme permettre à l’Égypte d’envisager l’exportation de compétences vers d’autres pays africains. Mais cet objectif ambitieux suppose une stabilité politique et économique que les crises successives, de la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine, ont mise à rude épreuve. En ce sens, l’installation de la cuve de la deuxième unité n’est pas une fin en soi, mais un marqueur d’une volonté politique qui, si elle se poursuit, pourrait redessiner la carte énergétique du continent pour les cinquante prochaines années.



