Un tribunal soudanais siégeant à Port-Soudan, sous le contrôle de l’armée régulière, a condamné à mort par contumace le général Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, chef des Forces de soutien rapide (FSR), ainsi que quinze autres responsables de ce groupe paramilitaire. Le verdict, rendu le 12 juillet, les déclare coupables de crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocide et attaques systématiques contre les civils dans la région du Darfour-Ouest. Il s’agit de la première décision de justice d’envergure visant la hiérarchie des FSR depuis l’ouverture du conflit avec l’armée en avril 2023.
Les charges retenues portent principalement sur l’assassinat, en juin 2023, du gouverneur du Darfour-Ouest, Khamis Abakar, exécuté quelques heures après avoir dénoncé publiquement les exactions des FSR et de leurs alliés à El-Geneina. Le tribunal a également intégré dans son réquisitoire les violences de grande ampleur perpétrées contre la communauté Massalit, une ethnie non arabe, dans cette même ville. Selon des éléments cités par la Cour pénale internationale, les FSR auraient tué jusqu’à 15 000 personnes dans ce seul épisode, un chiffre que les paramilitaires contestent fermement, rejetant toute qualification de génocide ou de crime contre l’humanité.
Ce jugement intervient dans une guerre qui oppose depuis plus de quinze mois l’armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhane, aux FSR de Hemedti. Les deux hommes étaient pourtant alliés lors du coup d’État de 2021 qui avait torpillé la transition démocratique issue de la révolution de 2019. Leur rupture, motivée par des luttes de pouvoir et des divergences sur l’intégration des paramilitaires dans l’armée, a plongé le Soudan dans une guerre dévastatrice. L’ONU estime le bilan à des dizaines de milliers de morts et plus de 10 millions de déplacés, qualifiant cette crise de pire catastrophe humanitaire mondiale actuelle. Le tribunal de Port-Soudan, situé dans l’est du pays, est perçu comme une institution inféodée à la faction d’Al-Burhane, ce qui jette une ombre sur l’indépendance de la procédure.
Le tribunal a annoncé le renvoi du dossier devant la Cour suprême pour validation, et a demandé l’arrestation et l’extradition des condamnés via Interpol. Une telle démarche paraît pourtant purement symbolique dans la mesure où Hemedti et ses proches contrôlent encore de vastes territoires, notamment au Darfour et au Kordofan, et ne sont pas accessibles aux autorités judiciaires soudanaises. Ce verdict risque surtout de durcir la position des FSR dans d’éventuelles négociations de paix, les poussant à exiger des garanties juridiques en échange de tout cessez-le-feu. Il pourrait également servir de précédent pour d’autres poursuites, mais il reste subordonné à l’évolution du rapport de force militaire sur le terrain.
Les observateurs internationaux restent partagés. Si la condamnation répond à une exigence morale de justice pour les victimes du Darfour, son caractère unilatéral et expéditif interroge. En prononçant ce verdict sans procès contradictoire ni représentation des accusés, le tribunal s’expose à des critiques sur le respect des droits de la défense. Plusieurs ONG soulignent que l’armée soudanaise elle-même n’est pas exempte d’accusations de crimes de guerre dans ce conflit, notamment par le biais de bombardements aveugles sur des zones densément peuplées. La communauté internationale, déjà fracturée sur le dossier soudanais, peine à trouver une position commune : certains États appellent à des sanctions renforcées contre les FSR, tandis que d’autres redoutent que ce jugement n’entrave toute médiation régionale.
À y regarder de près, ce jugement illustre d’abord l’instrumentalisation de la justice par l’une des parties belligérantes. En criminalisant exclusivement l’adversaire, le général Al-Burhane cherche à délégitimer Hemedti sur la scène internationale tout en consolidant son propre camp face à une opinion publique lasse de la guerre. Mais cet empressement judiciaire pourrait se retourner contre ses initiateurs : en l’absence d’une commission d’enquête impartiale, la condamnation à mort risque d’être perçue comme une manœuvre politique, affaiblissant la crédibilité des futures poursuites pour atrocités. Pour que la justice ait un sens au Soudan, elle devra un jour s’appliquer sans distinction de camp, ce qui suppose une fin du conflit et une autorité judiciaire réellement indépendante. En attendant, ce verdict restera gravé comme un jalon controversé d’une guerre où le droit est trop souvent pris en otage.



