Le Tchad a officiellement notifié son retrait du Statut de Rome, devenant ainsi le quatrième pays africain à quitter la Cour pénale internationale en l’espace de quelques mois. Dans un communiqué sans ambiguïté, le ministère des Affaires étrangères dénonce une justice « à géométrie variable » et une « concentration durable » des enquêtes sur le continent africain. La décision, effective dans un an, est présentée comme le fruit d’un réexamen approfondi du fonctionnement de l’institution de La Haye.
Pour justifier sa rupture, Ndjamena s’appuie sur des chiffres implacables. Sur les treize enquêtes ouvertes par la CPI depuis sa création, neuf concernent des États africains. Sur les sept personnes détenues par la Cour, six le sont dans le cadre de situations africaines. Le gouvernement tchadien y voit la preuve d’une « sélectivité » coupable et d’une « instrumentalisation politique » qui vident la justice pénale internationale de sa crédibilité aux yeux du Sud global. Ce n’est pas une simple posture : c’est un constat, partagé par d’autres capitales, d’un déséquilibre structurel que les amendements successifs au Statut de Rome n’ont jamais corrigé.
Ce retrait s’inscrit dans une vague de défiance qui traverse le Sahel. En juin, le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont déjà claqué la porte, privant la CPI de quatre membres en quelques semaines. Dans un an, le nombre d’États africains parties au Statut de Rome pourrait chuter sous la barre des vingt-neuf, car deux sources proches du dossier évoquent déjà d’autres départs imminents. Plus qu’une simple décision bilatérale, c’est tout le rapport entre l’Afrique et la justice internationale qui est en train de se redéfinir, dans un contexte où les gouvernements de la région privilégient de plus en plus les solutions judiciaires régionales et la souveraineté nationale.
Pourtant, ce retrait n’est pas sans conséquences concrètes. Pendant la période de transition d’un an, Ndjamena reste tenue de coopérer avec la Cour. Or, le Tchad a été l’un des partenaires les plus actifs de la CPI, notamment en permettant aux enquêteurs d’interroger les victimes du Darfour dans les camps de réfugiés installés sur son sol. Cette coopération historique rend la rupture d’autant plus symbolique. Surtout, le gouvernement tchadien invite l’Union africaine à plancher sur « l’avenir » du système, une menace à peine voilée de vouloir construire une alternative continentale à la justice pénale internationale.
Derrière cette décision, une influence extérieure ne passe pas inaperçue. Le 23 juillet, le ministre tchadien des Affaires étrangères s’est entretenu avec le sous-secrétaire d’État américain chargé des Affaires africaines. Ce dernier lui a fait part des « préoccupations » de Washington quant au fonctionnement de la CPI et l’a incité à reconsidérer son adhésion. Un lobbying discret mais efficace, qui soulève une question gênante : la défiance africaine est-elle spontanée ou savamment encouragée par des puissances hostiles à toute juridiction supranationale ?
Sur le terrain judiciaire, l’avocat français Vincent Brengarth, qui a saisi la CPI en 2022 après la répression meurtrière du 20 octobre – le « Jeudi noir » –, estime que l’espoir des victimes s’amenuise. Avec un bilan officiel de 73 morts, mais au moins 128 selon la Commission nationale des droits de l’homme, ces dossiers risquent de rester sans suite. Parallèlement, ce retrait intervient alors que Ndjamena est accusé par des organisations internationales de soutenir le général Hemedti, chef des Forces de soutien rapide soudanaises, lui-même visé par des accusations de crimes contre l’humanité. Une coïncidence troublante, qui ajoute une couche d’interrogations sur les véritables motifs d’un départ dont les ramifications géopolitiques ne font que commencer.



