Au lendemain de sa libération, l’ancien Premier ministre tchadien Succès Masra a repris la parole publiquement à N’Djamena, proposant au président Mahamat Déby Itno la formation d’un gouvernement d’union nationale. Gracé vendredi 14 août après plus d’un an de détention, le leader des Transformateurs entend désormais jouer un rôle politique majeur, malgré son inéligibilité maintenue. Cette sortie médiatique, sa première depuis sa condamnation à vingt ans de prison, marque un tournant dans le jeu politique tchadien.
Lors de son discours au siège de son parti et dans une interview accordée à France 24, Succès Masra s’est montré résolument tourné vers l’avenir. Il affirme avoir directement suggéré au chef de l’État la mise en place d’un exécutif élargi, capable de rassembler toutes les forces vives du pays. « Le président sait que ma place n’était pas en prison, et que je serai très utile à ce pays », a-t-il déclaré, tout en appelant à une « trêve politique » de cinq ans pour reconstruire le Tchad. Son discours, empreint d’espérance, vise à dépasser les clivages tout en laissant entendre qu’il entend rester un acteur central de la vie politique.
Succès Masra a été condamné en août 2025 pour des faits liés à l’affaire de Mandakao, pour « diffusion de messages haineux » et « complicité de meurtre ». Sa grâce présidentielle, qui n’est pas une amnistie, ne lève pas son inéligibilité. Le Tchad, après une transition mouvementée et l’élection de Mahamat Déby en 2024, reste marqué par une opposition fragmentée et une société civile sous pression. La proposition d’union nationale survient alors que le régime cherche à stabiliser son assise, à mi-mandat, avant les prochaines échéances électorales.
Le porte-parole du Mouvement patriotique du salut (MPS), Abdel Nasser Garboa, écarte l’idée d’un gouvernement d’union nationale, jugé inopportun en dehors d’une période de transition. Il rappelle que le gouvernement actuel est déjà composé de plusieurs partis et d’ex-politico-militaires. En revanche, il n’exclut pas l’intégration de Succès Masra à l’exécutif, à condition que ce dernier clarifie son positionnement et modère son langage, qu’il juge « bipolaire » entre propos élogieux envers le président et discours radical destiné à sa base militante.
Mahamat Déby, qui a réaffirmé sa confiance au Premier ministre en place le 16 août, devra choisir entre une main tendue à son ancien rival et la poursuite d’une ligne politique sans élargissement majeur. L’opposition, de son côté, observe les manœuvres de Succès Masra avec attention, certains y voyant une tentative de reconquête du pouvoir par la négociation, d’autres un possible levier pour désamorcer les tensions sociales.
La grâce présidentielle, perçue comme un geste d’apaisement, ne règle pas les questions de fond : réconciliation nationale, justice transitionnelle, et participation réelle de l’opposition à la gestion du pays. Les prochains mois diront si cette main tendue se transforme en dialogue constructif ou si elle reste un épisode de plus dans les relations conflictuelles entre le pouvoir et ses adversaires.
En attendant, Succès Masra, libre mais sous surveillance politique, tente de transformer sa libération en levier d’influence. Son appel à l’union, même reçu avec prudence, place le président Déby face à ses responsabilités. Pour un Tchad en quête de stabilité, cette séquence est à la fois une opportunité et un test. La réponse de l’exécutif sera déterminante pour l’ouverture d’une nouvelle page, ou le retour à l’immobilisme.



