La cour criminelle du palais de justice de N’Djamena a condamné, ce mercredi, l’ancien chef de guerre Abdoulaye Miskine à quinze ans de prison ferme. Ses trois coaccusés ont écopé de dix ans d’emprisonnement chacun. Tous ont été reconnus coupables ou complices d’association de malfaiteurs, de sévices graves, de torture et d’assassinat. La juridiction les a également condamnés à verser solidairement trente millions de francs CFA à chacune des parties civiles.
Le verdict met un terme à un procès très attendu, qui portait sur des faits d’une gravité exceptionnelle. Abdoulaye Miskine, figure controversée de la rébellion tchadienne, était poursuivi pour des exactions commises dans le cadre de ses activités de chef de guerre. La cour a retenu contre lui l’ensemble des chefs d’accusation, tandis que ses coaccusés ont été reconnus complices de ces mêmes infractions. La décision de justice consacre donc la responsabilité pénale de l’ancien général, sans toutefois retenir la qualification de crimes contre l’humanité, une omission qui a immédiatement suscité la controverse.
Ce procès s’inscrit dans un contexte politique et judiciaire tchadien particulièrement sensible. Depuis plusieurs années, la question de l’impunité des chefs de guerre et des acteurs armés empoisonne la vie publique tchadienne. Les autorités de N’Djamena sont régulièrement accusées par les organisations de défense des droits humains de privilégier la stabilité politique au détriment d’une justice véritable. La condamnation de Miskine intervient dans un climat où la pression internationale pour que les crimes graves soient jugés par des juridictions compétentes, notamment pour les crimes contre l’humanité, reste forte. Le choix de la cour criminelle ordinaire plutôt que d’une instance spécialisée nourrit les critiques sur la portée réelle de ce verdict.
À l’avenir, cette affaire devrait connaître de nouveaux développements judiciaires. Me Benjamin Mamgo Dibaye, avocat de la défense, a annoncé son intention de déposer un recours devant la Cour suprême dès ce jeudi 10 septembre au matin. Il estime que la loi tchadienne n’a pas été correctement appliquée et dénonce un jugement influencé par des considérations politiques. Ce recours pourrait retarder l’exécution de la peine et rouvrir le débat sur la nature des crimes commis. Par ailleurs, la question des réparations accordées aux victimes reste en suspens : les parties civiles, qui réclamaient 25 milliards de francs CFA, n’ont obtenu qu’un milliard, une somme jugée dérisoire au regard des souffrances endurées.
Les réactions des parties civiles traduisent un mélange de soulagement et de frustration. Si elles se disent satisfaites de voir Abdoulaye Miskine reconnu coupable et condamné, elles estiment que la justice n’a pas été pleinement rendue. Leur avocat, Me Ahmat Adberhamane, a exprimé sa déception quant au montant des dommages et intérêts, mais aussi quant à l’absence de qualification pour crimes contre l’humanité. Selon lui, la cour était pourtant compétente pour retenir cette incrimination, ce qui aurait donné une tout autre dimension au verdict. Ce sentiment d’inachevé risque d’alimenter la défiance d’une partie de l’opinion tchadienne envers l’institution judiciaire.
Du côté de la défense, la condamnation est vécue comme une injustice. Me Benjamin Mamgo Dibaye se dit « triste et déçu », affirmant que le dossier était vide et que les juges n’ont pas fait preuve de courage. Il dénonce une décision dictée par des considérations politiques plutôt que par le droit. Cette lecture, si elle est confirmée par la Cour suprême, pourrait fragiliser la portée du verdict et relancer le débat sur l’indépendance de la justice tchadienne. En attendant, Abdoulaye Miskine reste sous le coup d’une lourde peine, et les victimes, elles, attendent toujours une réparation à la hauteur de leurs préjudices.



