Le président en exercice de l’Union africaine, Évariste Ndayishimiye, a lancé un appel sans ambages à une refonte profonde des dispositifs continentaux de prévention et de règlement des conflits. Devant la 21ᵉ Session extraordinaire de la Conférence de l’UA, il a martelé une exigence claire : l’Afrique doit cesser de dépendre de solutions exogènes et se doter de mécanismes propres, fondés sur l’anticipation, le dialogue et un financement interne substantiel. Ce n’est pas une déclaration de principe, mais un avertissement stratégique adressé à des États membres souvent réticents à mettre la main au portefeuille pour leur propre sécurité.
Le chef d’État burundais ne s’est pas contenté de généralités. Il a identifié trois piliers opérationnels pour cette autonomie : le renforcement des capacités locales d’alerte précoce, la systématisation des médiations africaines, et la mise en place d’un fonds de paix pérenne, abondé par les seuls États membres. Il a répété que le dialogue et la négociation doivent primer sur les interventions extérieures, sans pour autant exclure une coopération internationale, mais à condition qu’elle respecte la souveraineté et l’intégrité territoriale de chaque pays. En clair, l’UA doit devenir un acteur incontournable, et non un spectateur aux ordres des bailleurs.
Cette prise de parole intervient dans un climat géopolitique tendu, où les conflits ouverts au Sahel, dans la région des Grands Lacs et en Corne de l’Afrique exposent les limites criantes de l’architecture de paix héritée des années 2000. Le Fonds pour la paix de l’UA, censé financer les opérations, reste structurellement sous-capitalisé, et les initiatives comme la Force africaine en attente peinent à se déployer faute de moyens et de volonté politique. Parallèlement, les partenaires occidentaux réduisent leur engagement sécuritaire direct, laissant un vide que l’UA ne peut combler sans une refonte radicale de ses priorités budgétaires et politiques.
Les prochains mois diront si l’appel de Ndayishimiye se traduit par des actes concrets. La prochaine conférence des ministres des Finances de l’UA devra examiner des propositions contraignantes pour alimenter le Fonds pour la paix, peut-être via une contribution obligatoire indexée sur le PIB des États. Par ailleurs, le renforcement des mécanismes de médiation africaine pourrait aboutir à la création d’un pool permanent d’émissaires et d’experts, mobilisable en urgence. Mais le véritable test sera politique : les grandes puissances continentales accepteront-elles de céder une partie de leur marge de manœuvre nationale au profit d’une autorité supranationale ?
Le président burundais a également insisté sur une dimension trop souvent négligée : l’inclusion des femmes et des jeunes dans les processus de paix. Il ne s’agit pas d’un simple ajout rhétorique. Dans des pays comme le Soudan du Sud ou la Somalie, les initiatives locales portées par des organisations féminines ont prouvé leur efficacité pour désamorcer des tensions communautaires. Mais ces acteurs restent marginalisés dans les négociations officielles. Ndayishimiye propose que l’UA impose des quotas de participation et des programmes de formation dédiés, afin que la paix ne soit pas seulement négociée par des belligérants, mais construite par les sociétés civiles elles-mêmes.
Autre priorité affirmée : la protection des enfants et des populations civiles dans les zones de conflit. Le dirigeant burundais a appelé à un renforcement des dispositifs de surveillance et de dénonciation des violations, en lien avec la Cour africaine des droits de l’homme. Mais là encore, le fossé est grand entre les discours et les réalités sur le terrain, où les groupes armés ciblent délibérément les écoles et les hôpitaux. L’UA pourrait s’inspirer du mécanisme de « honte et listing » utilisé dans d’autres régions pour nommer publiquement les auteurs d’exactions, mais cela suppose une volonté politique que tous les États membres ne partagent pas. Ce volet reste le talon d’Achille d’une stratégie qui, sans une mise en œuvre contraignante, risque de n’être qu’une déclaration d’intentions supplémentaires.



