Dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, les incursions des groupes armés issus de Boko Haram ne sont plus seulement le fait de combattants nigérians. Une évolution récente, documentée par l’Institut des études de sécurité (ISS), montre que des Camerounais accèdent désormais à des postes de commandement au sein de factions comme JAS. Ces cadres locaux, recrutés pour leur connaissance fine du terrain, transforment la périphérie camerounaise en une zone de ravitaillement stratégique et en base arrière pour des opérations de prédation quasi quotidiennes.
Ces commandants camerounais, qualifiés de « caïds » par les chercheurs, peuvent diriger jusqu’à quatre cents insurgés. Leur atout principal : une maîtrise parfaite des routes, des habitudes des villageois et des positions des forces de défense. Ils identifient les moments propices, comme la saison de la récolte des oignons, pour organiser vols de vivres, pillages de bétail ou enlèvements contre rançon. Les fonds ainsi collectés servent à financer les factions nigérianes, tandis que les victimes sont parfois cédées à des bandes criminelles locales qui les revendent aux preneurs d’otages historiques du conflit.
Depuis l’émergence de Boko Haram au début des années 2000, l’Extrême-Nord camerounais a toujours été une périphérie du conflit, dont l’épicentre demeure l’État de Borno, au Nigeria. Mais cette position secondaire n’a pas empêché une dégradation progressive de la sécurité, avec une multiplication des attaques nocturnes et des enlèvements. L’année écoulée, la région camerounaise a même enregistré le plus grand nombre d’incursions parmi toutes les zones du bassin du lac Tchad, même si les violences les plus meurtrières restent concentrées au Nigeria. Ce basculement quantitatif oblige à repenser l’approche sécuritaire et à ne plus considérer le Cameroun comme un simple théâtre secondaire.
Face à cette montée en puissance des cadres locaux, des solutions émergent dans les travaux de Célestin Delanga, chercheur à l’ISS. Il préconise un programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration spécifiquement ciblé sur ces combattants camerounais, dont l’identité est connue des communautés. L’enjeu est de les inciter à la reddition en leur offrant une issue crédible, plutôt que de les pousser à s’enfoncer dans la criminalité. Une telle stratégie, si elle est assortie de moyens et d’une volonté politique, pourrait réduire le nombre d’incursions sur le territoire camerounais et alléger la pression sur les populations civiles.
Les arrondissements de Kolofata et de Mora illustrent cette réalité quotidienne. Les villageois y vivent sous la menace récurrente de pillages et d’enlèvements, souvent organisés avec la complicité de groupes criminels locaux qui agissent comme sous-traitants. Ce phénomène souligne la porosité croissante entre insurrection djihadiste et économie criminelle ordinaire, brouillant les lignes entre motifs politiques et intérêts matériels. Il révèle aussi les limites des seules réponses militaires, face à des réseaux ancrés dans le tissu social et géographique local.
L’enracinement des commandants camerounais pose en outre une question de souveraineté et de résilience des États frontaliers. Leur capacité à échapper aux filets sécuritaires, tout en exploitant les failles administratives et les frustrations économiques de la jeunesse, invite à une coopération régionale plus fine. Des initiatives transfrontalières de renseignement et de développement local pourraient compléter les opérations de force, mais elles exigent un engagement politique de long terme, loin des logiques de court terme qui prévalent souvent dans la gestion du bassin tchadien.



