L’Afrique veut se doter du nucléaire civil. La Russie, par le biais de Rosatom, se positionne comme le partenaire privilégié de cette transition, mais les réalisations concrètes restent en deçà des annonces.
L’Égypte constitue aujourd’hui le seul chantier nucléaire commercial d’envergure du continent. La centrale d’El Dabaa, développée par Rosatom, doit accueillir quatre réacteurs de 1 200 mégawatts chacun, pour une mise en service échelonnée entre 2028 et 2030 . Le coût du projet est estimé entre 28,75 et 30 milliards de dollars, dont environ 85 % sont financés par un prêt d’État russe de 25 milliards de dollars . Ce modèle de financement intégral, rare sur le continent, illustre la capacité de Moscou à mobiliser des ressources que les institutions financières occidentales rechignent encore à engager dans le nucléaire africain.
Derrière le cas égyptien, la cartographie des ambitions nucléaires africaines révèle une diversité d’approches. Le Rwanda mise sur des réacteurs modulaires de petite taille (SMR) et vise une première production d’électricité nucléaire au début des années 2030, avec un objectif de 1 500 mégawatts à l’horizon 2050 . Kigali a signé en octobre 2026 un accord avec Rosatom portant sur l’évaluation des infrastructures nécessaires et la création d’un centre de science et de technologie nucléaires . L’Éthiopie, de son côté, cherche à diversifier un mix électrique déjà dominé par l’hydroélectricité, tandis que le Niger, premier producteur d’uranium du continent, négocie avec Moscou un partenariat qui engloberait l’extraction et la construction de deux réacteurs de 2 000 mégawatts .
Ce rapprochement russo-africain s’inscrit dans une dynamique géopolitique plus large. Depuis le premier sommet Russie-Afrique de Sotchi en 2019, Rosatom a multiplié les accords de coopération nucléaire civile avec une vingtaine de pays africains. Pour Moscou, ces partenariats constituent un levier d’influence face aux sanctions occidentales consécutives à la guerre en Ukraine. Pour les capitales africaines, l’offre russe présente un attrait évident : financement clés en main, formation des ingénieurs dans les universités russes, et absence de conditionnalités démocratiques explicites. Le Rwanda compte ainsi 102 étudiants formés dans des établissements russes via des programmes Rosatom .
Les perspectives demeurent toutefois fragiles. Le troisième sommet Russie-Afrique, tenu à Moscou fin octobre 2026, n’a débouché sur aucun contrat de construction ferme ni sur aucun calendrier de mise en service pour les projets évoqués au Ghana, en Éthiopie ou en Ouganda . Le Ghana a certes obtenu de Vladimir Poutine un engagement pour une centrale de 2 000 mégawatts, mais les discussions avec Rosatom n’ont pas encore abouti à un accord contraignant, et le pays négocie parallèlement avec des partenaires chinois et américains . Le projet égyptien lui-même a fait l’objet de critiques : en juin 2026, l’Autorité égyptienne des centrales nucléaires a signalé des défauts dans les fondations des unités 1, 2 et 3 et évoqué une « négligence délibérée » d’un responsable du chantier, selon des documents rapportés par Politico .
Le financement reste le principal obstacle. L’Afrique ne capte qu’une fraction infime des investissements énergétiques mondiaux, et les institutions financières multilatérales n’ont commencé à assouplir leur position sur le nucléaire que très récemment. La Banque mondiale a levé en 2025 son interdiction de financer des projets nucléaires, une décision saluée par les partisans de l’atome civil sur le continent . Mais les besoins sont considérables : la demande électrique africaine devrait tripler d’ici 2050, et seuls l’Égypte et l’Afrique du Sud disposent aujourd’hui d’une capacité nucléaire commerciale opérationnelle ou en construction avancée . Pour les autres, l’écart entre les protocoles d’accord signés et les bétonnières en activité demeure le principal indicateur à surveiller.



