Face aux tensions sur le marché mondial des engrais, Washington multiplie les soutiens à des projets miniers africains. Phosphate tunisien et potasse gabonaise illustrent cette stratégie de sécurisation.
Les États-Unis s’engagent progressivement aux côtés des porteurs de projets africains de minéraux destinés à la fabrication d’engrais. Vendredi 30 octobre, la société minière australienne PhosCo Ltd a annoncé la désignation de CrossBoundary par le gouvernement américain pour piloter un programme d’environ 1,5 million USD en faveur de son projet de phosphate Gasaat, en Tunisie.
Financé par le département d’État sur deux ans, ce programme confie à CrossBoundary la mission d’aider PhosCo à mobiliser jusqu’à 100 millions USD de capitaux privés, à identifier investisseurs et acheteurs susceptibles de signer des contrats d’approvisionnement à long terme, et à nouer des partenariats avec des fournisseurs américains d’équipements et de technologies. Une coordination avec l’International Development Finance Corporation (DFC) sera explorée pour structurer le financement. Gasaat prévoit une mine d’une capacité annuelle de 1,5 million de tonnes sur une durée de vie de 46 ans. Une démarche comparable entoure le projet de potasse Banio, porté par Millennial Potash au Gabon, qui a obtenu en juillet 2025 une subvention de 3 millions USD de la DFC pour financer notamment une étude de faisabilité définitive. La future mine est envisagée avec une capacité de 800 000 tonnes par an, et l’agence américaine examine la possibilité d’apporter ultérieurement un financement à la construction.
Gasaat et Banio portent sur deux matières premières indispensables aux engrais agricoles : la potasse fournit le potassium, les phosphates le phosphore, deux des trois éléments des engrais NPK avec l’azote. Leur intérêt pour Washington s’inscrit dans un contexte de tensions accrues. En 2025, ces ressources ont été intégrées à la liste américaine des minéraux critiques, actualisée tous les deux ans. En juin 2026, la Maison-Blanche a déclaré une situation d’urgence liée aux risques pesant sur l’approvisionnement américain en engrais phosphatés, les perturbations dans les régions productrices et les mesures commerciales de certains grands fournisseurs ayant affecté les importations. Washington a ainsi autorisé pour huit mois la suspension de certains droits sur les engrais phosphatés marocains. Pour la potasse, la dépendance est structurelle : les importations nettes ont couvert 92 % de la consommation américaine en 2025, le Canada représentant 79 % des importations entre 2021 et 2024, devant la Russie (12 %) et Israël (3 %), selon l’USGS.
À ce stade, le rapprochement américain autour de Gasaat et de Banio n’a débouché sur aucun engagement contraignant en matière d’investissement ou d’achat de production future. PhosCo précise que toute opération resterait soumise à un processus de diligence raisonnable, à des négociations et à l’approbation des parties concernées. Les prochaines étapes des programmes de coopération permettront de mesurer si cet intérêt se traduit par des capitaux américains ou par des contrats d’approvisionnement.
Cette stratégie s’inscrit dans une logique de diversification des sources d’approvisionnement. La concentration des importations américaines de potasse sur le Canada, et la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement en phosphates, confortent l’intérêt de Washington pour de nouveaux gisements africains. La filière phosphatière bénéficie déjà d’un ancrage historique dans plusieurs pays producteurs du continent, tandis que celle de la potasse reste encore à développer, ce qui ouvre un espace pour les investisseurs étrangers.
Le dispositif américain reste toutefois modeste au regard des besoins de financement des projets miniers. Les subventions accordées, 1,5 million USD pour Gasaat et 3 millions USD pour Banio, visent avant tout à faciliter la mobilisation de capitaux privés et à positionner les industriels américains sur des approvisionnements futurs. La question demeure de savoir si cet intérêt se concrétisera par des engagements fermes, alors que la concurrence sur les minéraux critiques s’intensifie et que d’autres acteurs, notamment asiatiques et européens, lorgnent également ces ressources.



